Le texte parle de lui-même. Je ne compte pas passer en revue tous les films de Woody Allen à propos du mimétisme, mais
prenons un dernier exemple qui l’aborde sous un air frivole. Je veux parler de Comédie érotique d’une nuit d’été qui est lié à Zelig par le fait que
les deux films ont été tournés en même temps (autre détail d’ailleurs, le père de Zelig, Morris, qui était un acteur yiddish, avait interprété le rôle de Puck dans une version orthodoxe de
Songe d'une nuit d'été de Shakespeare !, le film de Woody Allen s’inspirant de la pièce de théâtre du dramaturge anglais). On pourrait croire qu’il ne s’agit que d’une simple
comédie sans profondeur comme son titre peut le laisser supposer. C’est au contraire une tragédie ou presque ! Le cinéaste, avec une délectable ironie, a animé son film d’une gaieté
inépuisable, situant l’action en pleine nature et en plein été, établissant ainsi une distorsion entre la cruauté de l’action dramatique et la jubilation des images chatoyantes éclairées par le
chef opérateur Gordon Willis, le tout joyeusement emmené par la musique de Mendelssohn (autre allusion à Shakespeare en utilisant la musique de scène Songe d’une nuit d’été du
compositeur). L’aspect champêtre et bucolique de cette comédie légère et cristalline ne doit pas nous faire oublier la rivalité impitoyable et « animale » qui se joue en arrière-plan.
Plus le film est décontracté, plus les rivalités s’accentuent. Derrière la transparence de cette comédie soi-disant stéréotypée se déroule en vérité tout autre chose. À croire, suprême ironie et
raffinement ultime du cinéaste, que le sens le plus intéressant du film doit être le moins facile à être repéré. Pour cette raison, j’ai une affection particulière pour Comédie érotique d’une
nuit d’été qui ménage avec brio légèreté et profondeur. Comme la plupart d’entre nous, les personnages ont le défaut d’éliminer tout ce qui menace leur autonomie en action et en
pensées, et le film trace un portrait féroce et désillusionné des rapports amoureux, l’envers précis du dramatique Maris et femmes.
Au début du siècle à New York, Andrew (Woody Allen), agent de change et inventeur loufoque, est marié à Adrian Hobbes (Mary Steenburgen) mais leur mariage bat de l’aile et leurs relations sexuelles semblent au point mort. Au cours d’une charmante journée d’été, ils reçoivent plusieurs invités dans leur superbe propriété en pleine nature : Leopold Sturgis (José Ferrer), cousin d’Adrian, un vieux professeur de philosophie imbu de son savoir et proclamant à qui veut l’entendre son absolue conviction dans la science, arrive avec la jeune Ariel Weymouth (Mia Farrow) qu’il va épouser dès le lendemain ; Maxwell Jordan (Tony Roberts), ami d'Andrew, un médecin coureur de jupon, vient avec une jeune et libertine infirmière embarquée au dernier moment, Dulcy Ford (Julie Hagerty).
Avec de tels personnages, que croyez-vous qu’il va arriver ? Là où l’on supposait les unions fermement établies, voilà que surgit l’inouï. Les couples en présence changent complètement d’objet amoureux. Chacun des protagonistes va en fin de compte désirer quelqu’un d’autre, surtout celui qui est déjà possédé par un rival auquel on attache un certain prestige dissimulé derrière une hostilité. Woody Allen semble avoir constamment à l’esprit que l’on n’aime pas forcément une personne pour ce qu’elle est mais pour l’image qu’elle représente ou qu’on s’en est faite. Le désir qui pousse les personnages les uns vers les autres n’est pas un homme ou une femme concrète mais un objet irréel parce que fantasmé par rapport à lui, ce pour quoi sitôt obtenu, cet homme ou cette femme tant convoité est biffé ou tout simplement annulé. Si cet amour était réel, les protagonistes se contenteraient de la personne en chair et en os et qui, elle, existe. Si chaque personnage est un Zelig et ne cesse de copier son rival (qui nous suggère de l’imiter en même temps qu’il nous l’interdit), il entretient tout d’abord avec lui-même une image faussée et idéalisée qu’il fantasme ensuite dans son choix amoureux. L’ironie vient donc du fait que chaque personnage ignore chez son partenaire une part de lui-même qu’il tente de dissimuler ou de nier à ses propres yeux mais qu’il envie chez son rival. Plus le film avance, plus l’identité des protagonistes se désintègre pour devenir impersonnelle et anonyme.
Comme Leopold se prend pour une haute autorité morale et intellectuelle alors qu’il a accumulé un grand nombre de
conquêtes féminines, il veut pour cette raison se marier avec Ariel qui représente à ses yeux une incarnation de l’innocence (fille de diplomate, Ariel sort d’un couvent). Il n’est pas seulement
l’auteur d’un ennuyeux ouvrage intitulé Le Pragmatisme conceptuel, il est aussi féru d’art. Il épouse Ariel après l’avoir rencontrée au Vatican devant une madone et il n’a pas pu,
comme il le dit lui-même, « s’empêcher d'aborder cette divine créature. » La phrase est assez ambiguë car le mot divine peut être attribué à Ariel comme à la Madone.
Ici, c’est l’art qui médiatise le désir et si Leopold n’avait pas rencontré Ariel devant la Madone, il n’y aurait sans doute pas prêté attention. L’allusion à la Madone (nom donné à la Vierge)
est bien entendu ironique concernant Ariel car son visage angélique cache en fait une authentique libertine. À l’époque où elle a connu Andrew, celui-ci a appris qu’elle avait couché avec un tas
d’écrivains, de banquiers, de poètes et aussi avec toute l'équipe de base-ball du Chicago White Sox ! Ariel, tiraillée par sa vie de débauche, recherche un homme d’une haute intégrité
morale. Témoin le moment où Andrew révèle à Ariel qu’elle n’aime pas Leopold pour ce qu’il est vraiment mais parce que c’est « l'idée d'épouser un grand érudit » qui prédomine
chez elle, ce qui était déjà son but à l’époque où ils se sont connus, ajoute-t-il. Il faut dire que Woody Allen a le chic pour ce genre de scène puisque celle-ci se passe alors qu’Andrew fait du
surplace devant la fenêtre d’Ariel dans une de ses inventions, une bicyclette volante !
Ariel croit se marier avec un grand intellectuel mais celui-ci cache un débauché ; Leopold croit épouser une sainte mais celle-ci dissimule une libertine. Ce schéma fonctionne sur les autres couples mais il faut simplement l’inverser pour que la symétrie soit respectée dans l’ordre du désir. À cet égard, Ariel n’est qu’un sosie inversé de Dulcy, la sémillante et licencieuse infirmière (« C'est drôle. Je me suis toujours vue comme une femme moderne, jusqu'à ce que je rencontre Dulcy. » dira-t-elle) Il n’est guère étonnant que Dulcy ait pris comme compagnon provisoire un duplicata d’elle-même, Maxwell, tout aussi débauché qu’elle. Mais chacun d’eux ignore que l’autre est fasciné par l’intellect : Dulcy lit beaucoup car elle conserve les livres des malades qui viennent de mourir et Maxwell écrit de médiocres ouvrages de sciences naturelles. Ils n’ont pas eu le temps de faire connaissance ; Maxwell ne pense qu’à conquérir tout ce qui bouge, enfin tout ce qui a une robe, témoin ce qu’il lui dit à l’hôpital : « Mais je vous dévore des yeux depuis deux semaines. » Dulcy répond : « Je ne travaille ici que depuis cinq jours. » Andrew, quant à lui, s’est marié avec Adrian parce qu’elle représente à ses yeux l’archétype de la jeune vierge timorée et inhibée que visiblement il affectionne (comme le révélera Ariel), confortant sa timidité maladive qu’il n’a pas réussi à vaincre quand il a eu l’occasion d’une aventure avec Ariel. Réciproquement, Adrian, prude, migraineuse et frigide, se réfugie dans une vision éthérée de l’amour. « Pensez-vous que quand deux personnes s'aiment cela doive toujours s'exprimer physiquement ? » dira-t-elle à Ariel en faisant de la balançoire. Le choix d’Andrew correspond tout à fait à ses aspirations pudibondes et lui évite surtout d’y faire face.
Résumons. Tout se tient dans un mouchoir de poche et l’on se demande qui est réellement amoureux de qui. De personne en fait. Au fur et à mesure, un mouvement circulaire relie chaque personnage reflétant la réciprocité du désir mimétique qui l’anime, indifférenciation caractérisée par le fait que chacun n’est que le sosie de l’autre. Au final, il n’y a plus que des doubles et la spontanéité du désir amoureux n’est en réalité que pure imitation. Tout le monde copie tout le monde et « voit l’amour par les yeux d’un autre » pour reprendre une phrase du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare. Á partir de ce tableau, la rivalité va pouvoir s’effectuer sans problèmes : comme chacun se trompe sur l’objet de son choix parce que chacun est hanté par une part de lui qu’il tente de nier, personne ne se satisfait de l’objet qu’il possède mais en veut une copie possédée par un rival qui n’est qu’un duplicata inavoué au fond de lui-même.
Fasciné par l’énergie bestiale qu’elle dégage, Leopold va porter son désir sur Dulcy aux mains évidemment de Maxwell, homme qu’il méprise mais qu’il admire secrètement comme libertin qu’il a renoncé à être en se mariant. Séduite par ses élucubrations intellectuelles, Dulcy, un peu nunuche, veut coucher avec Leopold pour se donner une importance qu’elle ne pourra jamais avoir mais aussi pour subtiliser un personnage si renommé aux mains d’Ariel. Dans ce perpétuel chassé croisé, Maxwell tombe amoureux d’Ariel. Voilà notre Don Juan subitement épris d’une femme rendue doublement intouchable, d’une part par son apparence de Madone et d’autre part par le fait qu’elle va se marier avec Leopold dont il envie secrètement le statut intellectuel et les ouvrages reconnus dans le monde scientifique qu’il ne parviendra jamais à écrire. Pour un homme qui croit que « le mariage est la mort de l’espoir », voir une femme « sainte » épouser un tel rival exécré, voilà l’occasion rêvée d’assiéger une telle forteresse.
À cela s’ajoute Andrew qui essaye de cacher en vain à sa femme qu’il a connu Ariel avant leur mariage dans la même maison au cours d’un week-end semblable à celui-ci. Lors des présentations, il a été démasqué et Adrian n’a pas été dupe un seul instant du subterfuge. Plus tard, il essaye de la convaincre qu’il ne s’est rien passé entre Ariel et lui. « Adrian, je t'aime. Je n'ai jamais aimé Ariel et je ne l'aime toujours pas. Fais-moi confiance. » Belle hypocrisie, n’est-ce pas ? Leur relation n’a été que platonique et Andrew en a gardé un goût amer. D’autant qu’Ariel lui confesse qu’il aurait pu être l’homme avec qui elle se serait mariée ! Au passage, Andrew est symptomatique de ce que disait Woody Allen à propos du mimétisme dans l’interview que j’ai citée plus haut. Andrew débine les ouvrages de Leopold quand il en parle à sa femme mais en face du même Leopold, il déclare les aimer ! En apparence, seule Adrian semble échapper à notre colin-maillard amoureux. Celle-ci, trop réservée, ne tente pas de sortir avec un autre homme. Est-elle pour autant sans rivalité ? Bien au contraire mais seulement avec son propre mari. Sentant ce dernier lui échapper, elle devient jalouse et cultive auprès de Dulcy les moyens de satisfaire physiquement Andrew au lit, histoire d’être aussi libertine que l’infirmière et d’éviter toute compétition possible avec d’autres femmes.
La rivalité entre Maxwell et Leopold s’établit aussi bien sur le plan amoureux que sur le plan intellectuel. Maxwell est un éternel débauché, Leopold un homme gouverné par la raison. Maxwell, médecin et donc aussi homme de science, croit aux forces occultes alors que Leopold ne cesse de s’en moquer. Leopold célèbre la vie telle qu’elle est, Maxwell lui fait part de la tragédie humaine qu’il voit tous les jours à l’hôpital. Cette rivalité va être illustrée par plusieurs scènes emblématiques : au cours d’une promenade à la poursuite d’un papillon rare, Ariel se tord la cheville. Maxwell s’empresse de la soigner sous l’œil jaloux de Leopold puis les deux hommes s’opposent sur la toxicité des champignons. Pour prouver à son rival qu’il a tort, Maxwell en mange un et feint d’être malade. Ariel court le soigner et il en profite pour l’embrasser, mais la scène est vue par Leopold avec sa lunette. Plus tard, alors que chacun d’eux ont clandestinement rendez-vous avec la femme de l’autre, Leopold avec Dulcy et Maxwell avec Ariel, les deux hommes vont se retrouver inopinément, comme dans un miroir, face à face, seulement séparés par la rivière, les deux femmes n’ayant pu se rendre sur le lieu du « délit ». Derrière la décontraction exagérée qu’ils abhorrent afin de dissimuler leur embarras, le premier d’être venu là pour des spécimens de mousse et le second pour se promener victime d’une insomnie, leur hostilité refait vite surface : Leopold accuse Maxwell d’avoir des vues sur Ariel. Maxwell le menace verbalement mais Leopold ne répond pas à la violence, unique recours des hommes primitifs selon lui.
Maxwell voit débarquer un nouveau rival : Andrew. Les deux amis aiment la même femme. Plusieurs scènes vont révéler la compétition effrénée entre les deux hommes. Ici aussi, il faut rendre justice à Woody Allen pour la concision de ses dialogues admirablement construits mais aussi pour leur profondeur et leur pertinence déguisées derrière une apparente simplicité à l’égal de la forme légère que prend le film. Dans la scène où ils font du tir à l’arc, Maxwell avoue à Andrew qu’il aime Ariel ; il n’hésite pas à lui dire qu’il l’a embrassée. Pour ce Casanova d’hôpital, l’amour qu’il croit ressentir ne peut que lui conférer une grande importance à ses propres yeux, importance digne d’être imité de la part de son ami. Ou un « Imite-moi » discrètement lancé à son égard de la part de Maxwell. Les flèches que tirent les deux hommes atteignent une cible bien réelle mais bien plus blessantes sont les répliques qu’ils se lancent chacun leur tour pour atteindre le cœur de l’autre et exaspérer son désir.
Maxwell : Dès que j'ai senti son odeur, je l'ai aimée.
Andrew : Sens-en une autre : elle est prise. Qu'est-ce que tu dis ?
Maxwell : Je l'ai embrassée !
Andrew : Vraiment ?
Maxwell : Dans le bois. Leopold m'a vu. Il me surveille.
Andrew : Elle t'a laissé faire ?
Maxwell : Pas vraiment, mais ses lèvres ont frémi d'émotion.
Andrew : Arrête. Adrian est déjà jalouse. J'ai eu une expérience avec Ariel.
Dès que Maxwell évoque son amour pour Ariel, Andrew rétorque un « Elle est prise ! », histoire de dissuader son ami de poursuivre dans cette direction, évidemment parce que lui-même espère s’engager dans cette voie. Mais aussitôt que Maxwell avoue qu’il a réussi à l’embrasser, Andrew, tenaillé par l’aiguillon de la jalousie, lui demande « Elle t'a laissé faire ? » pour s’assurer si Ariel a répondu favorablement à ce baiser, ce qui ruinerait ses propres espoirs. Quand Maxwell admet ce que ce ne fut pas vraiment le cas mais qu’il a cru sentir une émotion de sa part, ce qu’on peut mettre sur le compte du fantasme, Andrew ne peut s’empêcher de mettre en avant l’antériorité de son désir sur celui de son ami, entendons un Je l’ai désirée en premier, j’ai donc l’avantage, mais pour tout de suite le dégager comme expérience platonique, l’acte n’ayant pas été consommé. Poursuivons.
Maxwell : Qu'est-ce qui s'est passé?
Andrew : Rien.
Maxwell : Comment ça, ''rien''?
Andrew : Ca a été bref et platonique.
Maxwell : Amène-la à la rivière. Ne lui dis rien.
Andrew : Pourquoi la rivière ?
Maxwell : Où est le problème ?
Andrew : Tu la désires. Tu ne l'aimes pas. C'est purement sexuel.
Maxwell : Purement sexuel, avec elle ? Bon, je la désire. Elle est excitante. C'est des affaires, les filles de couvent.
Ce rien n’est pas rien pour Maxwell étant donné qu’un nouveau rival pointe le bout ne son nez et en l’occurrence son meilleur ami qu’il ne peut pas mépriser aussi ouvertement que Leopold. Il a peur que le désir d’Andrew ne redevienne vivace (il le souhaite en même temps et c’est précisément pour cela qu’il a peur) surtout que ce qui a été platonique ne peut que susciter un désir encore plus effréné d’être concrétisé. Réciproquement, la rivière ne peut que susciter la jalousie d’Andrew. Voir son ami l’imiter et réussir à l’endroit où lui-même a lamentablement échoué serait particulièrement humiliant. Il ne faut donc pas être étonné qu’Andrew dénonce illico l’attirance purement sexuelle de son ami envers Ariel quand on sait que c’est précisément à cet endroit qu’Andrew n’a pas réussi à dépasser sa timidité pour laisser libre cours à ses pulsions sexuelles. À cet égard, la naïveté des deux hommes est telle qu’ils n’en exhibent pas moins ce qu’ils souhaitent cacher. Andrew ne fait que reprocher à son ami de l’imiter tout en voulant l’imiter secrètement lui-même. Incidemment, Maxwell révèle à son tour qu’il n’aime pas vraiment Ariel et loin de parler d’amour, il dévoile que son désir n’est que d’ordre sexuel. Ce que nous confirmait déjà son « Dés que j'ai senti son odeur, je l'ai aimée. » au début du film. Il ne dit même pas Des que je l’ai vue, je l’ai aimée, elle me transporte ! par exemple. Il ne fait aucune allusion à des sentiments mais à sa plate libido d’animal en rut. Allons encore plus avant.
Andrew : Va jouer avec ton filet à papillons !
Maxwell : Emmène-la à la rivière.
Andrew : Non. Adrian est trop jalouse.
Maxwell : Qu'as-tu fait de si compromettant?
Andrew : Rien du tout.
Maxwell : Inutile de mentir. Tu rougis.
Andrew : Fiche-moi la paix.
Maxwell : Tu as couché avec elle.
Andrew : Non.
Maxwell : Elle te plaît encore, hein?
Andrew : Non. Va-t'en.
Maxwell : Bon sang, je souffre. Je te le jure.
Andrew : D'accord. Je l'amènerai à la rivière. Je lui parlerai pour toi.
Andrew a beau dire qu’il ne s’est rien passé, il se trahit et rougit aux questions insistantes (sur le plan sexuel) de son ami. Comme Ariel va épouser Leopold, ce nouveau rival ne fait que fouetter le désir de Maxwell. De même chez Andrew. Néanmoins, pour avoir la suprématie sur son ami, Maxwell demande à Andrew de lui servir de médiateur et d’amener Ariel à la rivière près du pont. La vanité est aveugle. En faisant cela, Maxwell ne fait que précipiter sa chute, laissant la primeur à Andrew de parler et de courtiser Ariel mais renforçant aussi son propre désir de rivalité. Andrew refuse en mettant en avant la jalousie de sa femme puis accepte sous peine de dévoiler ouvertement son amour. Bien sûr, il n’en fera rien. Obéissant tout d’abord, Andrew va bien tenter de parler à Ariel dans la scène où il utilise sa bicyclette volante mais on peut se demander si cela ne lui donne pas l’occasion d’avoir une longueur d’avance sur son ami. Après que la même bicyclette volante se soit écrasée dans un lac, il n’hésite pas à débiner Maxwell aux yeux d’Ariel, de le trouver grassouillet et de le comparer à un hippopotame. Puis Andrew crache littéralement le morceau en avouant à Ariel : « Il ne se passe pas une semaine sans que je rêve de toi. » Il veut ensuite savoir pourquoi Ariel épouse Leopold et c’est elle qui crache le morceau à son tour d’une manière plus déguisée. Elle répond qu’il lui a beaucoup appris : « Comment écouter Mozart ! » dira-t-elle. « Avec les oreilles ? » rétorque Andrew. Bref, on comprend que l’amour d’Ariel pour Leopold est purement cérébral. Pour Andrew, la voie se dégage.
Plus tard, après la tentative de suicide de Maxwell, la concurrence s’amplifie et monte d’un cran entre les deux hommes. Maxwell discute avec Andrew qui rougit de nouveau. Ce dernier a beau prétexter qu’Ariel va se marier et que lui-même l’est, Maxwell n’est pas dupe des sentiments de son ami. Jaloux, il demande pourquoi Ariel ne l’a pas rejoint.
Andrew : On a pris le vélo volant. On est tombés dans le lac. On a dû rentrer à pied. On était trempés.
Maxwell : Ca devait être romantique de marcher tout trempés. Tu l'as embrassée?
Andrew : J'ai éternué sur elle.
Maxwell : Pourquoi rougis-tu encore?
Andrew : Fiche-moi la paix! Si je l'aimais, ça ne ferait rien. Elle se marie.
Maxwell : ''Si tu l'aimais''? Tu l'aimes, alors?
Andrew : 'Si''. Si je l'aimais, si je n'étais pas marié...
Maxwell : Alors?
Andrew : Alors on serait dans le pétrin.
Ce « Alors on serait dans le pétrin. » n’est qu’une réalité présente. Une autre scène va illustrer ce « pétrin ». Maxwell avoue qu’il a réussi à avoir rendez-vous avec Ariel au bord de la rivière à minuit. Qu’ont-ils besoin ces personnages de confesser leur amour à tout bout de champ surtout que Maxwell sait très bien qu’Andrew n’est pas indifférent à Ariel ? Et inévitablement, Andrew devient jaloux et propose cette fois-ci de jouer le médiateur pour doubler son ami. Peine perdue. Maxwell refuse et va à son rendez-vous imité peu après par Andrew ; les deux hommes se retrouvent donc, au même endroit près de la rivière et commencent à se chamailler à propos d’Ariel. Celle-ci arrive et les deux amis continuent de se disputer à tour de rôle pour obtenir sa faveur. Ariel opte finalement pour Andrew. Ah, qu’une femme devient désirable quand elle est déjà désirée par deux hommes et au passage par notre meilleur ami !
Ce jeu de l’amour et du hasard n’est pas plus amoureux qu’il n’est hasardeux. Tout le monde ment à tout le monde et se
cache quelque chose à soi-même. Le renversement qui a lieu va de pair avec une prolifération des métaphores animales, ces mêmes animaux, lapin, biche, hibou, oiseaux, daim, poisson, putois etc.
montrés au cours du film comme de plaisants et innocents hôtes des bois. L’adage du philosophe Pascal « qui fait l’ange fait la bête » se retrouve ici inversé : les
animaux étant montrés comme angéliques, ce sont alors les hommes qui deviennent bestiaux. Dans la rivalité mimétique, les doubles deviennent monstrueux ; plus les hommes se croient gouvernés
par un désir d’autonomie, plus ils s’imitent et plus la rivalité s’exaspère puisqu’il n'y a plus de différences mais une indifférenciation généralisée.
Bien sûr, ce n’est pas du tout un hasard si Woody Allen a placé son intrigue en pleine nature, fait d’une extrême rareté dans son cinéma, donc tout près d’un bois, un bois magnifique et enchanté où l’on voit la nuit toutes sortes de choses, des ombres, des lueurs, des esprits. Cet aspect féerique ne doit pas nous faire croire que les hommes et les femmes changent d’objet amoureux sous l’influence d’une quelconque force occulte, comme la boule aux esprits d’Andrew. Si le cinéaste met en avant une correspondance entre le plan féerique et humain, c’est pour nous dire que l’homme sous-estime une dimension plus mystérieuse comme il est dit lors de la scène du repas quand Andrew s’adresse à Leopold : « Vous pouvez vous moquer, mais reconnaissez que la vie a plus à offrir que ce que perçoivent nos cinq sens. » Et cette dimension énigmatique n’est autre que le désir même.
La transformation métaphorique des hommes en animaux s’effectue d’une façon limpide, chaque personnage étant
possédé par ses pulsions sexuelles et pris d’un besoin animal de forniquer. C’est assez clair en ce qui concerne Maxwell et Dulcy, ne faisant que prolonger et accentuer leur caractérisation de
départ. Dans leur chambre, Dulcy montre sa tenue à Maxwell, ravie que « Ca les rend fous, à Coney Island. Mais pour aller dans la rivière, je ne peux pas me mettre toute nue. »
Elle ajoute au passage qu’elle n’a pas oublié d’apporter des préservatifs, ce à quoi Maxwell rajoute à peine vantard : « Tant mieux. Je n'en ai apporté que trois
cents ! » Ce même Maxwell est gentiment comparé au début par Andrew à un personnage mythologique, à moitié bouc (on pense à un satyre ou au dieu Pan), à moitié humain. Il est
frappé par le charme et le parfum d'Ariel dès son arrivée comme des bêtes qui se sentent. Il devine son parfum, elle reconnaît le sien. « On reconnaît nos odeurs. Chez les animaux, on
serait marié. » dit-il. Plus il croit aimer Ariel, plus il n’en réfère qu’à son animalité de départ. Fascinée par Leopold, Dulcy en arrive à confondre le cavalier du jeu d’échec avec un
étalon ! Et c’est avec un plaisir non dissimulé qu’elle acceptera la galipette dans les bois qu’il lui propose. Mais c’est ce dernier qui va subir la plus grande mutation. Avec son air
pompeux et ses phrases verbeuses, il commence à s’intéresser aux vibrations animales de Dulcy (c’est ainsi que la caractérise Adrian). Un de ses collègues, au début du film, n’avait-il
pas considéré Ariel comme son « plus beau trophée »… de chasse bien entendu, suggérant par-là que cet homme fut aussi un indécrottable libertin ayant longtemps résisté au
mariage. Si épris de rationalité et de pacifisme (certes autoproclamé), c’est lui qui va se révéler le plus bestial de tous en faisant couler le sang. Les attributs civilisés dont il se pare ne
dissimulent qu’une rivalité et une agressivité prêtes à effectuer la désintégration culturelle dont il sera le principal exécuteur.
Cette métamorphose s’effectue progressivement comme à rebours en ce qui le concerne. Au cours d’une balade dans la forêt, il est question d’un fossile qui est relié par Leopold à la transformation de l’homme préhistorique en homme civilisé : « Vous aimeriez voir un homme de Neandertal, son arme primitive à la main, arpenter les broussailles sans se douter qu'un jour il disparaîtrait pour laisser place à la culture ? » dit-il à Dulcy qui répond : « J'aimerais essayer une nuit. » Propos prémonitoire comme on va le voir. Plus tard, voyant Andrew et Maxwell faire du tir à l’arc, il dit à Dulcy : « Au lieu d'avoir recours aux armes de destruction, je libère mon agressivité grâce au jeu plus civilisé des échecs. » Mais c’est elle qui le battra ! Leopold, déjà nostalgique de sa vie de célibataire, demandera à Dulcy de faire une dernière culbute avec lui dans les bois avant qu'il ne s'engage dans l'éternité du mariage. Sa complète transformation s’effectue quand, en pleine nuit, il se réveille et ne trouve pas Ariel à ses côtés. Il va dans le salon et découvre Dulcy en train de lire. Celle-ci lui répond que ne parvenant pas à dormir, elle est descendue lire Pim, Pam, Poum (magazine pour enfants). À ces mots, Leopold, troublé, lui raconte qu’il vient de rêver une scène exactement similaire à celle-ci, c’est-à-dire qu’il pénétrait dans le salon et demandait à Dulcy ce qu’elle lisait et celle-ci répondait Pim, Pam, Poum. Cette libération brutale des pulsions agressives et sexuelles s’accompagne d’une perte d’identité et d’une confusion entre le rêve et la réalité, thème que l’on retrouvera tout au long de la filmographique du cinéaste. La suite est plus explicite. Leopold enchaîne : « Puis votre peignoir s'ouvrait légèrement. Très légèrement, comme maintenant, et j'étais pris d'une violente fièvre érotique. Et toutes mes pensées les plus terribles, que je n'avais jamais osé exprimer, se déchaînaient brusquement. » Apeurée et excitée, Dulcy lui demande ce qui s’est passé ensuite et Leopold poursuit son récit : elle avait répondu à son baiser, le décor avait changé et ils étaient devenus deux sauvages dans la jungle : transformé en homme de Neandertal, Leopold chassait avec son arme primitive et besognait frénétiquement Dulcy. C’est ce qui va se passer juste après… dans la réalité. C’est la boule aux esprits qui fait monter l’escalade en projetant les ombres portées d’Andrew et d’Ariel en train de s’embrasser. Leopold part à leur recherche et décoche une flèche, arme primitive, qui atteint Maxwell en plein coeur. Réjoui à la vue du sang qu’il vient de verser, ivre de sa propre animalité enfin révélée, il se demande « Qui suis-je ? » (perte d’identité) avant de se précipiter dans la maison de campagne, de se jeter sur Dulcy et de lui arracher ses vêtements. « Leopold. Mords-moi... fort. Plus fort ! » dit Dulcy. « Je ne peux pas. Ce sont de fausses dents !» réplique Leopold. Comble de l’ironie, il meurt en plein orgasme avant de se transformer en une petite lueur, ravi d’avoir gagné une autre dimension et d’être devenu une pure essence.
Ariel et Andrew, de leur côté, sont passés à l’acte. Rien de magique n’a eu lieu entre eux. Et ils font le constat amer
de ce désenchantement, de cette scène d’amour qui leur a échappée il y a des années et qu’ils ont embellie avec le temps dans leur mémoire. Comme si, au fond, ils devaient avoir tué concrètement
par une expérience malheureuse toute illusion d’une ancienne relation amoureuse idyllique. Un fantôme régnait comme en toile de fond dans leur esprit sans qu’ils en aient tout à fait conscience.
« Quand on est venus il y a des années, ce genre de choses ne me gênait pas. » dit Ariel. « Je sais. Je crois que si on avait fait l'amour à ce moment-là, on aurait
totalement oublié le monde extérieur. » poursuit Andrew. « C'est fou comme le temps passe. Tout d'un coup, on perd ses cheveux, un petit bruit devient gênant.
On change, tout simplement. On devient des personnes différentes. » conclut Ariel. Cette séquence n’est pas sans rappeler un extrait de L’Education sentimentale de Gustave
Flaubert (un des romans préféré du cinéaste), quand celui-ci écrit : « Alors, Frédéric se rappela les jours déjà loin où il enviait l'inexprimable bonheur de se trouver dans
une de ces voitures, à côté d'une de ces femmes. Il le possédait, ce bonheur-là, et n'en était pas plus joyeux. »
Et Adrian ? Où est notre petite prude ? Suivant les conseils de Dulcy qui lui a recommandé de prendre des risques, Adrian se jette fiévreusement une première fois sur son mari dans la cuisine pendant que Leopold interprète un lieder de Schubert dans la salon. Puis une seconde fois quand elle découvre qu’Andrew veut se suicider en venant d’apprendre qu’elle a couché avec Maxwell il y a six mois sous prétexte qu’il ne s’occupait pas assez d’elle. Ce qui jette un regard tout à fait nouveau sur le comportement d’Adrian et de Maxwell. Et notamment sur le début du film quand la première disait à son mari dans la grange « Pourquoi cette belle journée me rend-elle si triste ? » ou lorsqu’Andrew confiait à Maxwell ses déboires conjugaux. La culpabilité d’Adrian a coïncidé avec sa frigidité. Cet aveu lui ôte un poids et prise d’une sexualité débridée, elle se jette bestialement sur Andrew qu’elle plaque sur une table de la grange. Le couple retrouve confiance en lui. De leur côté, Ariel s’occupe de Maxwell blessé et pense être amoureuse de lui.
Le film se finit donc bien. Les personnages ont bien de la chance de figurer dans une comédie mais entre-temps le vertige du désir leur aura fait voir la tragédie qui les menace. Car peut-on faire confiance à Ariel qui tombe amoureuse de trois hommes en si peu de temps, surtout quand on sait que, dans sa jeunesse, elle couchait avec tout le monde ? Peut-on faire confiance à Maxwell qui allait de femme en femme et qui croit brusquement son cœur épris d’une « sainte » ? Que va-t-il se passer quand Ariel sera sans rival et que Maxwell apprendra son passé de libertine ? Elle ne sera qu’un sosie de Dulcy. Si Leopold meurt, pouvait-on se fier en cet homme si imbu de son savoir au point de s’ignorer lui-même et de mépriser les êtres qui l’entouraient ? Peut-on faire confiance à Dulcy si désireuse de faire des galipettes dans les bois avec des hommes qui la dominent intellectuellement ? Peut-on faire confiance à Andrew et Adrian qui, à la moindre occasion, ne manque pas de se tromper l’un l’autre ? Bref, peut-on faire raisonnablement confiance à ces hommes et à ces femmes qui ont besoin que leur objet chéri soit convoité par autrui pour qu’ils se mettent à le désirer seulement ? Ne savons-nous pas que le désir amoureux s’éteint quand l’objet est en notre possession et qu’il s’exaspère quand ce même objet nous échappe ? La phrase « Cette belle lumière d'été n'a qu'un temps. » que prononce Ariel sur la balançoire avec Adrian n’est-elle pas en définitive une métaphore du désir amoureux lui-même, si fragile qu’il peut se révéler bien souvent totalement inexistant ? Finissons par un aphorisme de Woody Allen qui pourrait résumer à lui tout seul le mimétisme qui hante ses films : « Son seul regret dans la vie, c’est de ne pas être quelqu’un d’autre. »