Jeudi 25 février 2010 4 25 /02 /Fév /2010 18:16

Le texte parle de lui-même. Je ne compte pas passer en revue tous les films de Woody Allen à propos du mimétisme, mais prenons un dernier exemple qui l’aborde sous un air frivole. Je veux parler de Comédie érotique d’une nuit d’été qui est lié à Zelig par le fait que les deux films ont été tournés en même temps (autre détail d’ailleurs, le père de Zelig, Morris, qui était un acteur yiddish, avait interprété le rôle de Puck dans une version orthodoxe de Songe d'une nuit d'été de Shakespeare !, le film de Woody Allen s’inspirant de la pièce de théâtre du dramaturge anglais). On pourrait croire qu’il ne s’agit que d’une simple comédie sans profondeur comme son titre peut le laisser supposer. C’est au contraire une tragédie ou presque ! Le cinéaste, avec une délectable ironie, a animé son film d’une gaieté inépuisable, situant l’action en pleine nature et en plein été, établissant ainsi une distorsion entre la cruauté de l’action dramatique et la jubilation des images chatoyantes éclairées par le chef opérateur Gordon Willis, le tout joyeusement emmené par la musique de Mendelssohn (autre allusion à Shakespeare en utilisant la musique de scène Songe d’une nuit d’été du compositeur). L’aspect champêtre et bucolique de cette comédie légère et cristalline ne doit pas nous faire oublier la rivalité impitoyable et « animale » qui se joue en arrière-plan. Plus le film est décontracté, plus les rivalités s’accentuent. Derrière la transparence de cette comédie soi-disant stéréotypée se déroule en vérité tout autre chose. À croire, suprême ironie et raffinement ultime du cinéaste, que le sens le plus intéressant du film doit être le moins facile à être repéré. Pour cette raison, j’ai une affection particulière pour Comédie érotique d’une nuit d’été qui ménage avec brio légèreté et profondeur. Comme la plupart d’entre nous, les personnages ont le défaut d’éliminer tout ce qui menace leur autonomie en action et en pensées, et le film trace un portrait féroce et désillusionné des rapports amoureux, l’envers précis du dramatique Maris et femmes.


Au début du siècle à New York, Andrew (Woody Allen), agent de change et inventeur loufoque, est marié à Adrian Hobbes (Mary Steenburgen) mais leur mariage bat de l’aile et leurs relations sexuelles semblent au point mort. Au cours d’une charmante journée d’été, ils reçoivent plusieurs invités dans leur superbe propriété en pleine nature : Leopold Sturgis (José Ferrer), cousin d’Adrian, un vieux professeur de philosophie imbu de son savoir et proclamant à qui veut l’entendre son absolue conviction dans la science, arrive avec la jeune Ariel Weymouth (Mia Farrow) qu’il va épouser dès le lendemain ; Maxwell Jordan (Tony Roberts), ami d'Andrew, un médecin coureur de jupon, vient avec une jeune et libertine infirmière embarquée au dernier moment, Dulcy Ford (Julie Hagerty).


Avec de tels personnages, que croyez-vous qu’il va arriver ? Là où l’on supposait les unions fermement établies, voilà que surgit l’inouï. Les couples en présence changent complètement d’objet amoureux. Chacun des protagonistes va en fin de compte désirer quelqu’un d’autre, surtout celui qui est déjà possédé par un rival auquel on attache un certain prestige dissimulé derrière une hostilité. Woody Allen semble avoir constamment à l’esprit que l’on n’aime pas forcément une personne pour ce qu’elle est mais pour l’image qu’elle représente ou qu’on s’en est faite. Le désir qui pousse les personnages les uns vers les autres n’est pas un homme ou une femme concrète mais un objet irréel parce que fantasmé par rapport à lui, ce pour quoi sitôt obtenu, cet homme ou cette femme tant convoité est biffé ou tout simplement annulé. Si cet amour était réel, les protagonistes se contenteraient de la personne en chair et en os et qui, elle, existe. Si chaque personnage est un Zelig et ne cesse de copier son rival (qui nous suggère de l’imiter en même temps qu’il nous l’interdit), il entretient tout d’abord avec lui-même une image faussée et idéalisée qu’il fantasme ensuite dans son choix amoureux. L’ironie vient donc du fait que chaque personnage ignore chez son partenaire une part de lui-même qu’il tente de dissimuler ou de nier à ses propres yeux mais qu’il envie chez son rival. Plus le film avance, plus l’identité des protagonistes se désintègre pour devenir impersonnelle et anonyme.


Comme Leopold se prend pour une haute autorité morale et intellectuelle alors qu’il a accumulé un grand nombre de conquêtes féminines, il veut pour cette raison se marier avec Ariel qui représente à ses yeux une incarnation de l’innocence (fille de diplomate, Ariel sort d’un couvent). Il n’est pas seulement l’auteur d’un ennuyeux ouvrage intitulé Le Pragmatisme conceptuel,  il est aussi féru d’art. Il épouse Ariel après l’avoir rencontrée au Vatican devant une madone et il n’a pas pu, comme il le dit lui-même, « s’empêcher d'aborder cette divine créature. » La phrase est assez ambiguë car le mot divine peut être attribué à Ariel comme à la Madone. Ici, c’est l’art qui médiatise le désir et si Leopold n’avait pas rencontré Ariel devant la Madone, il n’y aurait sans doute pas prêté attention. L’allusion à la Madone (nom donné à la Vierge) est bien entendu ironique concernant Ariel car son visage angélique cache en fait une authentique libertine. À l’époque où elle a connu Andrew, celui-ci a appris qu’elle avait couché avec un tas d’écrivains, de banquiers, de poètes et aussi avec toute l'équipe de base-ball du Chicago White Sox ! Ariel, tiraillée par sa vie de débauche, recherche un homme d’une haute intégrité morale. Témoin le moment où Andrew révèle à Ariel qu’elle n’aime pas Leopold pour ce qu’il est vraiment mais parce que c’est « l'idée d'épouser un grand érudit » qui prédomine chez elle, ce qui était déjà son but à l’époque où ils se sont connus, ajoute-t-il. Il faut dire que Woody Allen a le chic pour ce genre de scène puisque celle-ci se passe alors qu’Andrew fait du surplace devant la fenêtre d’Ariel  dans une de ses inventions, une bicyclette volante !


Ariel croit se marier avec un grand intellectuel mais celui-ci cache un débauché ; Leopold croit épouser une sainte mais celle-ci dissimule une libertine. Ce schéma fonctionne sur les autres couples mais il faut simplement l’inverser pour que la symétrie soit respectée dans l’ordre du désir. À cet égard, Ariel n’est qu’un sosie inversé de Dulcy, la sémillante et licencieuse infirmière (« C'est drôle. Je me suis toujours vue comme une femme moderne, jusqu'à ce que je rencontre Dulcy. » dira-t-elle) Il n’est guère étonnant que Dulcy ait pris comme compagnon provisoire un duplicata d’elle-même, Maxwell, tout aussi débauché qu’elle. Mais chacun d’eux ignore que l’autre est fasciné par l’intellect : Dulcy lit beaucoup car elle conserve les livres des malades qui viennent de mourir et Maxwell écrit de médiocres ouvrages de sciences naturelles. Ils n’ont pas eu le temps de faire connaissance ; Maxwell ne pense qu’à conquérir tout ce qui bouge, enfin tout ce qui a une robe, témoin ce qu’il lui dit à l’hôpital : « Mais je vous dévore des yeux depuis deux semaines. » Dulcy répond : « Je ne travaille ici que depuis cinq jours. » Andrew, quant à lui, s’est marié avec Adrian parce qu’elle représente à ses yeux l’archétype de la jeune vierge timorée et inhibée que visiblement il affectionne (comme le révélera Ariel), confortant sa timidité maladive qu’il n’a pas réussi à vaincre quand il a eu l’occasion d’une aventure avec Ariel. Réciproquement, Adrian, prude, migraineuse et frigide, se réfugie dans une vision éthérée de l’amour. « Pensez-vous que quand deux personnes s'aiment cela doive toujours s'exprimer physiquement ? » dira-t-elle à Ariel en faisant de la balançoire. Le choix d’Andrew correspond tout à fait à ses aspirations pudibondes et lui évite surtout d’y faire face.


Résumons. Tout se tient dans un mouchoir de poche et l’on se demande qui est réellement amoureux de qui. De personne en fait. Au fur et à mesure, un mouvement circulaire relie chaque personnage reflétant la réciprocité du désir mimétique qui l’anime, indifférenciation caractérisée par le fait que chacun n’est que le sosie de l’autre. Au final, il n’y a plus que des doubles et la spontanéité du désir amoureux n’est en réalité que pure imitation. Tout le monde copie tout le monde et « voit l’amour par les yeux d’un autre » pour reprendre une phrase du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare. Á partir de ce tableau, la rivalité va pouvoir s’effectuer sans problèmes : comme chacun se trompe sur l’objet de son choix parce que chacun est hanté par une part de lui qu’il tente de nier, personne ne se satisfait de l’objet qu’il possède mais en veut une copie possédée par un rival qui n’est qu’un duplicata inavoué au fond de lui-même.


Fasciné par l’énergie bestiale qu’elle dégage, Leopold va porter son désir sur Dulcy aux mains évidemment de Maxwell, homme qu’il méprise mais qu’il admire secrètement comme libertin qu’il a renoncé à être en se mariant. Séduite par ses élucubrations intellectuelles, Dulcy, un peu nunuche, veut coucher avec Leopold pour se donner une importance qu’elle ne pourra jamais avoir mais aussi pour subtiliser un personnage si renommé aux mains d’Ariel. Dans ce perpétuel chassé croisé, Maxwell tombe amoureux d’Ariel. Voilà notre Don Juan subitement épris d’une femme rendue doublement intouchable, d’une part par son apparence de Madone et d’autre part par le fait qu’elle va se marier avec Leopold dont il envie secrètement le statut intellectuel et les ouvrages reconnus dans le monde scientifique qu’il ne parviendra jamais à écrire. Pour un homme qui croit que « le mariage est la mort de l’espoir », voir une femme « sainte » épouser un tel rival exécré, voilà l’occasion rêvée d’assiéger une telle forteresse.


À cela s’ajoute Andrew qui  essaye de cacher en vain à sa femme qu’il a connu Ariel  avant leur mariage dans la même maison au cours d’un week-end semblable à celui-ci. Lors des présentations, il a été démasqué et Adrian n’a pas été dupe un seul instant du subterfuge. Plus tard, il essaye de la convaincre qu’il ne s’est rien passé entre Ariel et lui. « Adrian, je t'aime. Je n'ai jamais aimé Ariel et je ne l'aime toujours pas. Fais-moi confiance. » Belle hypocrisie, n’est-ce pas ? Leur relation n’a été que platonique et Andrew en a gardé un goût amer. D’autant qu’Ariel lui confesse qu’il aurait pu être l’homme avec qui elle se serait mariée ! Au passage, Andrew est symptomatique de ce que disait Woody Allen à propos du mimétisme dans l’interview que j’ai citée plus haut. Andrew débine les ouvrages de Leopold quand il en parle à sa femme mais en face du même Leopold, il déclare les aimer ! En apparence, seule Adrian semble échapper à notre colin-maillard amoureux. Celle-ci, trop réservée, ne tente pas de sortir avec un autre homme. Est-elle pour autant sans rivalité ? Bien au contraire mais seulement avec son propre mari. Sentant ce dernier lui échapper, elle devient jalouse et cultive auprès de Dulcy les moyens de satisfaire physiquement Andrew au lit, histoire d’être aussi libertine que l’infirmière et d’éviter toute compétition possible avec d’autres femmes.


La rivalité entre Maxwell et Leopold s’établit aussi bien sur le plan amoureux que sur le plan intellectuel. Maxwell est un éternel débauché, Leopold un homme gouverné par la raison. Maxwell, médecin et donc aussi homme de science, croit aux forces occultes alors que Leopold ne cesse de s’en moquer. Leopold célèbre la vie telle qu’elle est, Maxwell lui fait part de la tragédie humaine qu’il voit tous les jours à l’hôpital. Cette rivalité va être illustrée par plusieurs scènes emblématiques : au cours d’une promenade à la poursuite d’un papillon rare, Ariel se tord la cheville. Maxwell s’empresse de la soigner sous l’œil jaloux de Leopold puis les deux hommes s’opposent sur la toxicité des champignons. Pour prouver à son rival qu’il a tort, Maxwell en mange un et feint d’être malade. Ariel court le soigner et il en profite pour l’embrasser, mais la scène est vue par Leopold avec sa lunette.  Plus tard, alors que chacun d’eux ont clandestinement rendez-vous avec la femme de l’autre, Leopold avec Dulcy et Maxwell avec Ariel, les deux hommes vont se retrouver inopinément, comme dans un miroir, face à face, seulement séparés par la rivière, les deux femmes n’ayant pu se rendre sur le lieu du « délit ». Derrière la décontraction exagérée qu’ils abhorrent afin de dissimuler leur embarras, le premier d’être venu là pour des spécimens de mousse et le second pour se promener victime d’une insomnie, leur hostilité refait vite surface : Leopold accuse Maxwell d’avoir des vues sur Ariel. Maxwell le menace verbalement mais Leopold ne répond pas à la violence, unique recours des hommes primitifs selon lui.


Maxwell voit débarquer un nouveau rival : Andrew. Les deux amis aiment la même femme. Plusieurs scènes vont révéler la compétition effrénée entre les deux hommes. Ici aussi, il faut rendre justice à Woody Allen pour la concision de ses dialogues admirablement construits mais aussi pour leur profondeur et leur pertinence déguisées derrière une apparente simplicité à l’égal de la forme légère que prend le film. Dans la scène où ils font du tir à l’arc, Maxwell avoue à Andrew qu’il aime Ariel ; il n’hésite pas à lui dire qu’il l’a embrassée. Pour ce Casanova d’hôpital, l’amour qu’il croit ressentir ne peut que lui conférer une grande importance à ses propres yeux, importance digne d’être imité de la part de son ami. Ou un « Imite-moi » discrètement lancé à son égard de la part de Maxwell. Les flèches que tirent les deux hommes atteignent une cible bien réelle mais bien plus blessantes sont les répliques qu’ils se lancent chacun leur tour pour atteindre le cœur de l’autre et exaspérer son désir.

Maxwell : Dès que j'ai senti son odeur, je l'ai aimée.

Andrew : Sens-en une autre : elle est prise.  Qu'est-ce que tu dis ?

Maxwell : Je l'ai embrassée !

Andrew : Vraiment ?

Maxwell : Dans le bois. Leopold m'a vu. Il me surveille.

Andrew : Elle t'a laissé faire ?

Maxwell : Pas  vraiment, mais ses lèvres ont frémi d'émotion.

Andrew : Arrête. Adrian est déjà jalouse. J'ai eu une expérience avec Ariel.


Dès que Maxwell évoque son amour pour Ariel, Andrew rétorque un « Elle est prise ! », histoire de dissuader son ami de poursuivre dans cette direction, évidemment parce que lui-même espère s’engager dans cette voie. Mais aussitôt que Maxwell avoue qu’il a réussi à l’embrasser, Andrew, tenaillé par l’aiguillon de la jalousie, lui demande « Elle t'a laissé faire ? » pour s’assurer si Ariel a répondu favorablement à ce baiser, ce qui ruinerait ses propres espoirs. Quand Maxwell admet ce que ce ne fut pas vraiment le cas mais qu’il a cru sentir une émotion de sa part, ce qu’on peut mettre sur le compte du fantasme, Andrew ne peut s’empêcher de mettre en avant l’antériorité de son désir sur celui de son ami, entendons un Je l’ai désirée en premier, j’ai donc l’avantage, mais pour tout de suite le dégager comme expérience platonique, l’acte n’ayant pas été consommé. Poursuivons.


Maxwell : Qu'est-ce qui s'est passé?

Andrew : Rien.

Maxwell : Comment ça, ''rien''?

Andrew : Ca a été bref et platonique.

Maxwell : Amène-la à la rivière. Ne lui dis rien.

Andrew : Pourquoi la rivière ?

Maxwell : Où est le problème ?

Andrew : Tu la désires. Tu ne l'aimes pas. C'est purement sexuel.

Maxwell : Purement sexuel, avec elle ? Bon, je la désire. Elle est excitante. C'est des affaires, les filles de couvent.



Ce rien n’est pas rien pour Maxwell étant donné qu’un nouveau rival pointe le bout ne son nez et en l’occurrence son meilleur ami qu’il ne peut pas mépriser aussi ouvertement que Leopold. Il a peur que le désir d’Andrew ne redevienne vivace (il le souhaite en même temps et c’est précisément pour cela qu’il a peur) surtout que ce qui a été platonique ne peut que susciter un désir encore plus effréné d’être concrétisé. Réciproquement, la rivière ne peut que susciter la jalousie d’Andrew. Voir son ami l’imiter et réussir à l’endroit où lui-même a lamentablement échoué serait particulièrement humiliant. Il ne faut donc pas être étonné qu’Andrew dénonce illico l’attirance purement sexuelle de son ami envers Ariel quand on sait que c’est précisément à cet endroit qu’Andrew n’a pas réussi à dépasser sa timidité pour laisser libre cours à ses pulsions sexuelles. À cet égard, la naïveté des deux hommes est telle qu’ils n’en exhibent pas moins ce qu’ils souhaitent cacher. Andrew ne fait que reprocher à son ami de l’imiter tout en voulant l’imiter secrètement lui-même. Incidemment, Maxwell révèle à son tour qu’il n’aime pas vraiment Ariel et loin de parler d’amour, il dévoile que son désir n’est que d’ordre sexuel. Ce que nous confirmait déjà son « Dés que j'ai senti son odeur, je l'ai aimée. » au début du film. Il ne dit même pas Des que je l’ai vue, je l’ai aimée, elle me transporte ! par exemple. Il ne fait aucune allusion à des sentiments mais à sa plate libido d’animal en rut. Allons encore plus avant.


Andrew :  Va jouer avec ton filet à papillons !

Maxwell : Emmène-la à la rivière.

Andrew : Non. Adrian est trop jalouse.

Maxwell : Qu'as-tu fait de si compromettant?

Andrew : Rien du tout.

Maxwell : Inutile de mentir. Tu rougis.

Andrew : Fiche-moi la paix.

Maxwell : Tu as couché avec elle.

Andrew : Non.

Maxwell : Elle te plaît encore, hein?

Andrew : Non. Va-t'en.

Maxwell :  Bon sang, je souffre. Je te le jure.

Andrew : D'accord. Je l'amènerai à la rivière. Je lui parlerai pour toi.


Andrew a beau dire qu’il ne s’est rien passé, il se trahit et rougit aux questions insistantes (sur le plan sexuel) de son ami. Comme Ariel va épouser Leopold, ce nouveau rival ne fait que fouetter le désir de Maxwell. De même chez Andrew. Néanmoins, pour avoir la suprématie sur son ami, Maxwell demande à Andrew de lui servir de médiateur et d’amener Ariel à la rivière près du pont. La vanité est aveugle. En faisant cela, Maxwell ne fait que précipiter sa chute, laissant la primeur à Andrew de parler et de courtiser Ariel mais renforçant aussi son propre désir de rivalité. Andrew refuse en mettant en avant la jalousie de sa femme puis accepte sous peine de dévoiler ouvertement son amour. Bien sûr, il n’en fera rien. Obéissant tout d’abord, Andrew va bien tenter de parler à Ariel dans la scène où il utilise sa bicyclette volante mais on peut se demander si cela ne lui donne pas l’occasion d’avoir une longueur d’avance sur son ami. Après que la même bicyclette volante se soit écrasée dans un lac, il n’hésite pas à débiner Maxwell aux yeux d’Ariel, de le trouver grassouillet et de le comparer à un hippopotame. Puis Andrew crache littéralement le morceau en avouant à Ariel : « Il ne se passe pas une semaine sans que je rêve de toi. » Il veut ensuite savoir pourquoi Ariel épouse Leopold et c’est elle qui crache le morceau à son tour d’une manière plus déguisée. Elle répond qu’il lui a beaucoup appris : « Comment écouter Mozart ! » dira-t-elle. « Avec les oreilles ? » rétorque Andrew. Bref, on comprend que l’amour d’Ariel pour Leopold est purement cérébral. Pour Andrew, la voie se dégage.


Plus tard, après la tentative de suicide de Maxwell, la concurrence s’amplifie et monte d’un cran entre les deux hommes. Maxwell discute avec Andrew qui rougit de nouveau. Ce dernier a beau prétexter qu’Ariel va se marier et que lui-même l’est, Maxwell n’est pas dupe des sentiments de son ami. Jaloux, il demande pourquoi Ariel ne l’a pas rejoint.


Andrew : On a pris le  vélo  volant. On est tombés dans le lac. On a dû rentrer à pied. On était trempés.

Maxwell : Ca devait être romantique de marcher tout trempés. Tu l'as embrassée?

Andrew : J'ai éternué sur elle.

Maxwell : Pourquoi rougis-tu encore?

Andrew : Fiche-moi la paix! Si je l'aimais, ça ne ferait rien. Elle se marie.

Maxwell : ''Si tu l'aimais''? Tu l'aimes, alors?

Andrew : 'Si''. Si je l'aimais, si je n'étais pas marié...

Maxwell : Alors?

Andrew : Alors on serait dans le pétrin.


Ce « Alors on serait dans le pétrin. » n’est qu’une réalité présente. Une autre scène va illustrer ce « pétrin ». Maxwell avoue qu’il a réussi à avoir rendez-vous avec Ariel au bord de la rivière à minuit. Qu’ont-ils besoin ces personnages de confesser leur amour à tout bout de champ surtout que Maxwell sait très bien qu’Andrew n’est pas indifférent à Ariel ? Et inévitablement, Andrew devient jaloux et propose cette fois-ci de jouer le médiateur pour doubler son ami. Peine perdue. Maxwell refuse et va à son rendez-vous imité peu après par Andrew ; les deux hommes se retrouvent donc, au même endroit près de la rivière et commencent à se chamailler à propos d’Ariel. Celle-ci arrive et les deux amis continuent de se disputer à tour de rôle pour obtenir sa faveur. Ariel opte finalement pour Andrew. Ah, qu’une femme devient désirable quand elle est déjà désirée par deux hommes et au passage par notre meilleur ami !


Ce jeu de l’amour et du hasard n’est pas plus amoureux qu’il n’est hasardeux. Tout le monde ment à tout le monde et se cache quelque chose à soi-même. Le renversement qui a lieu va de pair avec une prolifération des métaphores animales, ces mêmes animaux, lapin, biche, hibou, oiseaux, daim, poisson, putois etc. montrés au cours du film comme de plaisants et innocents hôtes des bois. L’adage du philosophe Pascal « qui fait l’ange fait la bête » se retrouve ici inversé : les animaux étant montrés comme angéliques, ce sont alors les hommes qui deviennent bestiaux. Dans la rivalité mimétique, les doubles deviennent monstrueux ; plus les hommes se croient gouvernés par un désir d’autonomie, plus ils s’imitent et plus la rivalité s’exaspère puisqu’il n'y a plus de différences mais une indifférenciation généralisée.


Bien sûr, ce n’est pas du tout un hasard si Woody Allen a placé son intrigue en pleine nature, fait d’une extrême rareté dans son cinéma, donc tout près d’un bois, un bois magnifique et enchanté où l’on voit la nuit toutes sortes de choses, des ombres, des lueurs, des esprits. Cet aspect féerique ne doit pas nous faire croire que les hommes et les femmes changent d’objet amoureux sous l’influence d’une quelconque force occulte, comme la boule aux esprits d’Andrew. Si le cinéaste met en avant une correspondance entre le plan féerique et humain, c’est pour nous dire que l’homme sous-estime une dimension plus mystérieuse comme il est dit lors de la scène du repas quand Andrew s’adresse à Leopold : « Vous pouvez vous moquer, mais reconnaissez que la vie a plus à offrir que ce que perçoivent nos cinq sens. » Et cette dimension énigmatique n’est autre que le désir même.


La transformation métaphorique des hommes en animaux s’effectue d’une façon  limpide, chaque personnage étant possédé par ses pulsions sexuelles et pris d’un besoin animal de forniquer. C’est assez clair en ce qui concerne Maxwell et Dulcy, ne faisant que prolonger et accentuer leur caractérisation de départ. Dans leur chambre, Dulcy montre sa tenue à Maxwell, ravie que « Ca les rend fous, à Coney Island. Mais pour aller dans la rivière, je ne peux pas me mettre toute nue. » Elle ajoute au passage qu’elle n’a pas oublié d’apporter des préservatifs, ce à quoi Maxwell rajoute à peine vantard : « Tant mieux. Je n'en ai apporté que trois cents ! » Ce même Maxwell est gentiment comparé au début par Andrew à un personnage mythologique, à moitié bouc (on pense à un satyre ou au dieu Pan), à moitié humain. Il est frappé par le charme et le parfum d'Ariel dès son arrivée comme des bêtes qui se sentent. Il devine son parfum, elle reconnaît le sien. « On reconnaît nos odeurs. Chez les animaux, on serait marié. » dit-il. Plus il croit aimer Ariel, plus il n’en réfère qu’à son animalité de départ. Fascinée par Leopold, Dulcy en arrive à confondre le cavalier du jeu d’échec avec un étalon ! Et c’est avec un plaisir non dissimulé qu’elle acceptera la galipette dans les bois qu’il lui propose. Mais c’est ce dernier qui va subir la plus grande mutation. Avec son air pompeux et ses phrases verbeuses, il commence à s’intéresser aux vibrations animales de Dulcy (c’est ainsi que la caractérise Adrian). Un de ses collègues, au début du film, n’avait-il pas considéré Ariel comme son « plus beau trophée »… de chasse bien entendu, suggérant par-là que cet homme fut aussi un indécrottable libertin ayant longtemps résisté au mariage. Si épris de rationalité et de pacifisme (certes autoproclamé), c’est lui qui va se révéler le plus bestial de tous en faisant couler le sang. Les attributs civilisés dont il se pare ne dissimulent qu’une rivalité et une agressivité prêtes à effectuer la désintégration culturelle dont il sera le principal exécuteur.


Cette métamorphose s’effectue progressivement comme à rebours en ce qui le concerne. Au cours d’une balade dans la forêt, il est question d’un fossile qui est relié par Leopold à la transformation de l’homme préhistorique en homme civilisé : «  Vous aimeriez voir un homme de Neandertal, son arme primitive à la main, arpenter les broussailles sans se douter qu'un jour il disparaîtrait pour laisser place à la culture ? » dit-il à Dulcy qui répond : « J'aimerais essayer une nuit. » Propos prémonitoire comme on va le voir. Plus tard, voyant Andrew et Maxwell faire du tir à l’arc, il dit à Dulcy : « Au lieu d'avoir recours aux armes de destruction, je libère mon agressivité grâce au jeu plus civilisé des échecs. » Mais c’est elle qui le battra ! Leopold, déjà nostalgique de sa vie de célibataire, demandera à Dulcy de faire une dernière culbute avec lui dans les bois avant qu'il ne s'engage dans l'éternité du mariage. Sa complète transformation s’effectue quand, en pleine nuit, il se réveille et ne trouve pas Ariel à ses côtés. Il va dans le salon et découvre Dulcy en train de lire. Celle-ci lui répond que ne parvenant pas à dormir, elle est descendue lire  Pim, Pam, Poum   (magazine pour enfants). À ces mots,  Leopold, troublé, lui raconte qu’il vient de rêver une scène exactement similaire à celle-ci, c’est-à-dire qu’il pénétrait dans le salon et demandait à Dulcy ce qu’elle lisait et celle-ci répondait Pim, Pam, Poum. Cette libération brutale des pulsions agressives et sexuelles s’accompagne d’une perte d’identité et d’une confusion entre le rêve et la réalité, thème que l’on retrouvera tout au long de la filmographique du cinéaste. La suite est plus explicite. Leopold enchaîne : « Puis  votre peignoir s'ouvrait légèrement. Très légèrement, comme maintenant, et j'étais pris d'une  violente fièvre érotique. Et toutes mes pensées les plus terribles, que je n'avais jamais osé exprimer, se déchaînaient brusquement. » Apeurée et excitée, Dulcy lui demande ce qui s’est passé ensuite et Leopold poursuit son récit : elle avait répondu à son baiser, le décor avait changé et ils étaient devenus deux sauvages dans la jungle : transformé en homme de Neandertal, Leopold chassait avec son arme primitive et besognait frénétiquement Dulcy. C’est ce qui va se passer juste après… dans la réalité. C’est la boule aux esprits qui fait monter l’escalade en projetant les ombres portées d’Andrew et d’Ariel en train de s’embrasser. Leopold part à leur recherche et décoche une flèche, arme primitive, qui atteint Maxwell en plein coeur. Réjoui à la vue du sang qu’il vient de verser, ivre de sa propre animalité enfin révélée, il se demande « Qui suis-je ? » (perte d’identité) avant de se précipiter dans la maison de campagne, de se jeter sur Dulcy et de lui arracher ses vêtements. « Leopold. Mords-moi... fort. Plus fort ! » dit Dulcy.  « Je ne peux pas. Ce sont de fausses dents !» réplique Leopold. Comble de l’ironie, il meurt en plein orgasme avant de se transformer en une petite lueur, ravi d’avoir gagné une autre dimension et d’être devenu une pure essence.


Ariel et Andrew, de leur côté, sont passés à l’acte. Rien de magique n’a eu lieu entre eux. Et ils font le constat amer de ce désenchantement, de cette scène d’amour qui leur a échappée il y a des années et qu’ils ont embellie avec le temps dans leur mémoire. Comme si, au fond, ils devaient avoir tué concrètement par une expérience malheureuse toute illusion d’une ancienne relation amoureuse idyllique. Un fantôme régnait comme en toile de fond dans leur esprit sans qu’ils en aient tout à fait conscience. « Quand on est venus il y a des années, ce genre de choses ne me gênait pas. » dit Ariel. «  Je sais. Je crois que si on avait fait l'amour à ce moment-là, on aurait totalement oublié le monde extérieur. » poursuit Andrew. «  C'est fou comme le temps passe.  Tout d'un coup, on perd ses cheveux, un petit bruit devient gênant. On change, tout simplement. On devient des personnes différentes. » conclut Ariel. Cette séquence n’est pas sans rappeler un extrait de L’Education sentimentale de Gustave Flaubert (un des romans préféré du cinéaste), quand celui-ci écrit : « Alors, Frédéric se rappela les jours déjà loin où il enviait l'inexprimable bonheur de se trouver dans une de ces voitures, à côté d'une de ces femmes. Il le possédait, ce bonheur-là, et n'en était pas plus joyeux. »


Et Adrian ? Où est notre petite prude ? Suivant les conseils de Dulcy qui lui a recommandé de prendre des risques, Adrian se jette fiévreusement une première fois sur son mari dans la cuisine pendant que Leopold interprète un lieder de Schubert dans la salon. Puis une seconde fois quand elle découvre qu’Andrew veut se suicider en venant d’apprendre qu’elle a couché avec Maxwell il y a six mois sous prétexte qu’il ne s’occupait pas assez d’elle. Ce qui jette un regard tout à fait nouveau sur le comportement d’Adrian et de Maxwell. Et notamment sur le début du film quand la première disait à son mari dans la grange « Pourquoi cette belle journée me rend-elle si triste ? » ou lorsqu’Andrew confiait à Maxwell ses déboires conjugaux. La culpabilité d’Adrian a coïncidé avec sa frigidité. Cet aveu lui ôte un poids et prise d’une sexualité débridée, elle se jette bestialement sur Andrew qu’elle plaque sur une table de la grange. Le couple retrouve confiance en lui. De leur côté, Ariel s’occupe de Maxwell blessé et pense être amoureuse de lui.


Le film se finit donc bien. Les personnages ont bien de la chance de figurer dans une comédie mais entre-temps le vertige du désir leur aura fait voir la tragédie qui les menace. Car peut-on faire confiance à Ariel qui tombe amoureuse de trois hommes en si peu de temps, surtout quand on sait que, dans sa jeunesse, elle couchait avec tout le monde ? Peut-on faire confiance à Maxwell qui allait de femme en femme et qui croit brusquement son cœur épris d’une « sainte » ? Que va-t-il se passer quand Ariel sera sans rival et que Maxwell apprendra son passé de libertine ? Elle ne sera qu’un sosie de Dulcy. Si Leopold meurt, pouvait-on se fier en cet homme si imbu de son savoir au point de s’ignorer lui-même et de mépriser les êtres qui l’entouraient ? Peut-on faire confiance à Dulcy si désireuse de faire des galipettes dans les bois avec des hommes qui la dominent intellectuellement ? Peut-on faire confiance à Andrew et Adrian qui, à la moindre occasion, ne manque pas de se tromper l’un l’autre ? Bref, peut-on faire raisonnablement confiance à ces hommes et à ces femmes qui ont besoin que leur objet chéri soit convoité par autrui pour qu’ils se mettent à le désirer seulement ? Ne savons-nous pas que le désir amoureux s’éteint quand l’objet est en notre possession et qu’il s’exaspère quand ce même objet nous échappe ? La phrase « Cette belle lumière d'été n'a qu'un temps. » que prononce Ariel sur la balançoire avec Adrian n’est-elle pas en définitive une métaphore du désir amoureux lui-même, si fragile qu’il peut se révéler bien souvent totalement inexistant ? Finissons par un aphorisme de Woody Allen qui pourrait résumer à lui tout seul le mimétisme qui hante ses films : « Son seul regret dans la vie, c’est de ne pas être quelqu’un d’autre. »

Par Cours AIS Esthétique du scénario
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Jeudi 25 février 2010 4 25 /02 /Fév /2010 18:05

Article extrait de Le cinéma de Woody Allen (Aléas) (c)

Le mimétisme

« Son seul regret dans la vie, c’est de ne pas être quelqu’un d’autre. » Woody Allen

 

Zelig est symptomatique du génie de Woody Allen. Sous des apparences frivoles et burlesques, le film dit des choses cruciales sur le comportement humain. Il aurait été plus qu’étrange, pour ne pas dire fallacieux, de ne pas rapprocher le sujet de Zelig et son personnage caméléonesque avec la théorie du désir mimétique de l’anthropologue René Girard tant les parentés sont plus qu’évidentes dans leurs tenants et aboutissants. Mentionnons au passage qu’Olivier Maurel a déjà établi cette correspondance dans son livre Essais sur le mimétisme qui analyse aussi d’autres œuvres empruntées à la littérature. René Girard a élaboré le désir mimétique tout d’abord dans Mensonge romantique et vérité romanesque (à travers les romans de Cervantès, Stendhal, Proust et Dostoïevski) puis dans plusieurs autres livres dont Des choses cachées depuis la fondation du monde (voir aussi son remarquable ouvrage sur Shakespeare).Zelig, à fortiori sur l’œuvre entière du cinéaste pour en faire l’exercice d’une méthode, ni même d’effectuer une analyse détaillée du désir mimétique. Ce qui est important à relever, c’est la pertinence de l’histoire racontée par Woody Allen en la faisant passer d’une façon cinématographique, comique et facile à comprendre sans pourtant lui enlever son aspect « profond ».


Venons-en à Zelig. Le film lui-même est un « canular », un faux reportage biographique sur une personnalité ayant vécu dans les années 1920-30 (Woody Allen rééditera l’expérience dans Accords et désaccords avec une fausse personnalité du jazz, Emmet Ray) mélangeant habilement vraies et fausses séquences d’actualité en noir et blanc. À cela, des scènes en couleurs sont intercalées nous montrant le témoignage d’écrivains ou d’intellectuels réels parlant du phénomène Zelig. « Son histoire reflète la nature de notre civilisation, le caractère de l'époque, pourtant c'était l’histoire d'un seul homme. »  nous dit Irving Home au début du film. Saul Bellow ajoute juste après que : « C'est ironique de voir avec quelle rapidité il est tombé dans l'oubli quand on connaît l'ampleur du succès qu'il a eu. » On note donc que ce personnage n’est pas aussi anodin qu’on pourrait le croire. C’est précisément parce qu’il reflète « la nature d’une civilisation »  qu’il peut devenir aussi rapidement célèbre et qu’il sera aussi vite oublié. Les hommes montrent malgré eux ce qu’ils tentent vainement de cacher et ce qu’ils ont laissé transparaître à leur insu doit être précipitamment oublié.


Découpé en trois parties, Zelig montre la construction à la fois simple et élaborée de Woody Allen au niveau scénaristique comme j’aurai l’occasion de le souligner à de multiples reprises. D’une rigoureuse symétrie, structure et charpente sont dissimulées à celui qui n’y prend pas garde derrière le foisonnement des faits et des événements mais en totale correspondance avec le thème du film. Ici, fond et forme sont inextricablement emboîtés. La première partie d’une durée de vingt-cinq minutes environ débute à l’apparition de Zelig jusqu’à sa première disparition. Nous sommes en 1928, à la veille du cataclysme de 1929, c’est-à-dire au bord d’une crise qui va secouer non seulement les Etats-Unis mais le monde entier ou presque. Il est difficile d’emblée de ne pas établir un parallèle avec le phénomène Zelig qui va s’emparer et secouer les Etats-Unis avant d’essaimer ailleurs. Pourtant, rien ne semble présager l’ombre d’une crise, et comme le narrateur le signale, c’est au contraire la prospérité et la bonne humeur qui règnent : la morale s’est relâchée, c’est l’époque du jazz et des soirées flamboyantes. Les gens se défoulent, s’amusent, dansent ; certains deviennent rapidement des héros. Mais voilà qu’un petit bonhomme, Zelig (Woody Allen), entre en scène.


Le premier (faux) témoignage nous vient de l'écrivain Scott Fitzgerald qui, à une garden-party à Long Island où politiciens et poètes côtoient la haute société, note qu’un petit homme du nom de Leon Selwyn ou Zelman encense Coolidge et le parti républicain en compagnie d’une aristocrate. Plus tard, aux côtés d’un commis de cuisine, il se prétend démocrate. Un an après, en Floride, dans le camp d’entraînement des New York Yankees, une équipe de base-ball, des journalistes remarquent qu’un homme se fait passer pour un nouveau joueur. Il s’agit évidemment de Zelig. Ce dernier est aussitôt expulsé. À Chicago, la même année, un serveur se souvient d’avoir aperçu un gros caïd à une soirée privée donnée dans un bar clandestin. Juste après, il a remarqué qu’un noir, dans l’orchestre de jazz, jouait de la trompette comme un dieu : les deux hommes se ressemblaient étrangement. Plus tard, à New York, la police enquête sur la disparition d’un employé nommé Leonard Zelig et le découvre dans une arrière-boutique dans le quartier de Chinatown. L’individu est emmené de force à l’hôpital de Manhattan. Le Docteur Eudora Fletcher (Mia Farrow) s’occupe de son cas, et face à elle, Zelig se prend pour un psychiatre et déclare avoir travaillé avec Freud à Vienne.


Zelig, tel le caméléon qui a cette capacité, pour se protéger, de changer de couleur et de se fondre dans le milieu environnant, a donc l’étrange pouvoir de se métamorphoser physiquement et mentalement en la personne qu’il a en face de lui. Par exemple, quand deux Français sont amenés devant lui, Zelig se met à parler en français. En présence d’un Chinois, il commence à développer des traits orientaux etc. L’argument comique est irrésistible et Woody Allen trouve là un moyen simple et drôle d’illustrer cinématographiquement ce désir d’imitation. Si chacun d’entre nous est prêt à admettre qu’il imite effectivement plus ou moins ses semblables dans une certaine proportion, plus difficile va être de considérer et de reconnaître ce désir d’imitation dans des situations plus sensibles et avec des conséquences plus dramatiques.


En effet, l'opinion communément admise est que l'homme désire d’une façon tout à fait autonome. Si je désire un objet, je n’en suis redevable qu’à moi-même ou à mon libre arbitre. C'est bien le sentiment que nous donne l’expérience quotidienne en apparence : l’amour que je ressens pour cette femme ou pour cet homme, cet objet que je veux acheter, la volonté que j’exerce pour réussir dans mon métier procède de mon libre choix. Cette vision du désir semble aller de soi. Pourtant elle est incapable d’envisager des situations conflictuelles liées à la jalousie et de surcroît de comprendre la violence collective. René Girard appréhende le mécanisme du désir humain d’une toute autre façon et ce qui frappe d’emblée, c’est le réalisme de son argumentation. Le désir ne se fixerait pas selon une trajectoire rectiligne sujet-objet, mais par imitation du désir d'autrui selon un schéma triangulaire sujet-modèle-objet. C'est parce que quelqu'un d'autre désire un objet que nous le désirons à notre tour (primitivement femme, nourriture, territoire). L'hypothèse girardienne repose sur l'existence d'un troisième élément, médiateur du désir, qui est autrui. Shakespeare a cette superbe phrase dans ses Sonnets : «  Tu l'aimes, toi, car tu sais que je l'aime. » On voit bien ici, si cette phrase s’adresse à nous, que nous aimons la femme d’un ami parce que nous l’imitons dans son amour et non parce que nous aimons cette femme indépendamment de cet ami. C'est bien parce que nous le prenons pour modèle que nous aimons cette femme, car si cet ami ne l’aimait pas, sans doute ne l'aimerions nous pas non plus. C'est parce que l'être que j'ai pris comme modèle désire un objet que je me mets à désirer celui-ci ; l'objet ne possède de valeur que parce qu'il est désiré par un autre. La publicité n’agit-elle pas de cette façon, en proposant certes un objet à désirer mais, et surtout, que d’autres personnes désirent ce même produit ou qu’ils semblent ravis par sa possession ? Ce pour quoi d’ailleurs, quand le sujet arrive à acquérir l’objet en question, ce dernier le déçoit car il croyait que sa possession allait lui conférer un prestige identique. L’illusion s’est s’envolée et le désir doit se reporter sur un nouvel objet, plus coriace à obtenir. Il n’est pas étonnant non plus de voir que certaines personnes tirent plus de jouissance du fait qu’autrui ne possède pas l'objet plutôt que dans sa possession même.


Dans cette imitation du désir d’autrui, le sujet envie chez le modèle quelque chose qui lui fait défaut, autrement dit un prestige qu’il ne possède pas. D’où sa fascination qui en découle révélant en même temps son propre manque à être. Ce n’est pas tant l’objet que le sujet désire que le prestige qu'il attribue à celui qui possède l'objet (cela peut-être aussi bien un objet matériel qu’une attitude, un statut social). C’est exactement ce qui arrive dans le film par la suite compte tenu que c’est directement l'être de la personne qu'il imite que Zelig veut acquérir, celle-ci étant ici à la fois objet et médiateur. Le docteur Eudora Fletcher hypnotise Zelig et l’interroge sur ses métamorphoses ; celui-ci lui révèle que c’est « sécurisant d’être comme les autres » et qu’il veut être aimé. Quand on lui pose des questions sur les débuts de ce mimétisme, Zelig répond : « À l'école, quand des élèves brillants m'ont demandé si j'avais lu Moby Dick, j’avais honte de dire non et j’ai donc fait semblant. » Ce mimétisme est devenu automatique le jour de la St Patrick quand Zelig est entré dans un bar et qu’il était le seul à ne pas être en vert. Des réflexions ont fusé, il est devenu roux et son nez s'est retroussé ! Zelig est obsédé par l’idée de devenir autrui et ne cesse d’imiter les personnes qu’il rencontre sans jamais parvenir à fixer sa réelle identité. Cette métamorphose paraît naturelle, inconsciente et spontanée et Zelig ne réalise pas vraiment qu’elle le dépersonnalise.  Il n’est personne ou tout le monde à la fois.


Le rapport est très clair entre le désir mimétique, le mot mimétisme étant d’ailleurs prononcé dans le film, et l’aspect caméléonesque de Zelig. Woody Allen y fait allusion dans une interview : « Le film reposait entièrement sur son personnage. J'avais souvent observé que certaines personnes changent de personnalité, de goûts et de penchants, au gré de leurs rencontres. Si on discute avec ces personnes, fût-ce au niveau le plus trivial, et qu'on leur dit : « Hier soir, j'ai vu tel film que j'ai vraiment détesté. Et vous ? Qu'est-ce que vous en pensez ? », elles vous répondent toujours qu'elles n'ont pas trouvé le film très intéressant. Une heure plus tard, face à quelqu'un d'autre qui aura trouvé le film très bien, très drôle, elles diront qu'en dépit de certaines réserves, elles se sont beaucoup amusées. De telles personnes modèlent leurs réactions sur celles d'autrui, que ce soit au niveau le plus banal, ou à des niveaux plus sérieux, ce qui s'avère vite très compliqué, et très dangereux. Dans cette mesure, le personnage de Zelig m'a réellement fourni le point de départ de tout le film. »


Le mimétisme développé dans le film opère sur plusieurs strates car il ne parle pas que du mimétisme de Zelig, comme si lui seul en était victime. On ne peut manquer évidemment de l’étendre à la société qui révèle « la nature de notre civilisation ». Il ne faut pas perdre de vue ce point crucial comme l’écrit très justement Olivier Maurel : « Et pour Woody Allen, les mouvements de masse mimétiques américains qui font la célébrité de Zelig puis sa chute n'ont sans doute pas d'autre origine que celle qui pousse Zelig à se métamorphoser monstrueusement. ». Poursuivons. Le monde scientifique ne parvient pas à comprendre la cause des métamorphoses de Zelig. On pratique diverses expériences sur lui ou on lui administre plusieurs médicaments. Le docteur Eudora Fletcher pense qu’il ne n’agit pas d’un phénomène physiologique mais psychologique. Le comité directeur des médecins rejette cette hypothèse. On en conclut à plusieurs causes : tumeur etc. Un docteur plaisante sur son cas : « Si c'est un lézard, cessons de gaspiller l'argent de l'hôpital et donnons-lui des mouches à manger.» Et voilà que le cercle s’élargit : la presse s’empare du cas Zelig. On parle de lui ; il devient le centre des conversations. Des blagues courent sur son cas. On vend des photos de ses différentes mutations. Zelig devenu prestigieux, Ruth, sa demi-sœur, l’enlève de l’hôpital pour l’exploiter commercialement avec son mari, Martin Geist, un homme d’affaires et ex-promoteur de carnavals. Zelig devient alors un phénomène de foire, tel un monstre, qui déplace des foules entières dans les Etats-Unis. On l’exhibe dans d’autres pays dont la France. Il s’attire la sympathie des grands intellectuels français qui voient en lui un symbole pour tout. On crée des gadgets à son effigie (poupée, stylos, grigris,  horloges,  jouets, montres, livres, tabliers, oreillettes), une danse (Le Charleston caméléon qu’interprète Mae Questel qui faisait la voix du dessin animé Betty Boop et qui incarne la mère de Sheldon Mills dans Le Complot d'Œdipe), des chansons ; on se sert de lui pour la publicité ; il devient le chouchou de Hollywood (on tire un film de son histoire, en 1935, intitulé Le Mutant) et fréquente des célébrités. À l’inverse, des politiciens essayent de le dénigrer : pour les communistes, il personnifie le capitalisme, une créature capable d’adopter différentes formes pour parvenir à ses fins.  Pour le Ku Klux Klan, un juif capable de se transformer en noir ou en indien représente une triple menace. Zelig provoque non seulement de l’attirance ou de la répulsion mais il est au centre de tout. Malgré cela, son existence est vide. Lui qui rêvait de s’intégrer, il est devenu un pantin. Lors d’une tournée en Espagne, Ruth tombe amoureuse d’un médiocre torero. Dans une crise de jalousie, son mari la tue ainsi que son amant qui était caché dans un placard, puis se suicide. À la suite de ce drame, Zelig disparaît. La nouvelle fait le tour du monde mais le public s’en désintéresse vite. Eudora Fletcher tente vainement de le rechercher.


Intelligemment, le film a glissé d’une imitation à une autre. Si Zelig imitait les autres, les autres l’imitent en masse, l’ironie consistant ici à ce que d’autres personnes imitent un imitateur né, Zelig. Celui qui copiait un modèle pour son prestige, le voilà devenu modèle à son tour du fait de sa notoriété et comme le dit quelqu’un : « J'aimerais être Zelig ! ». Tout le monde ressemble à tout le monde. Le désir mimétique est aussi circulaire. Il est contagieux. En règle générale, un modèle est bien entendu soumis au même principe et peut à son tour imiter quelqu’un d’autre. Un objet n’aurait aucun intérêt à ses yeux si personne ne le lui disputait et il va avoir tendance même à susciter la concurrence, c'est-à-dire à provoquer l'émergence de rivaux qu'il lui appartiendra de supplanter. S’institue une rivalité mimétique où chacun, sujet ou modèle, redouble d’efforts pour garder ou posséder l’objet en question, voyant dans cette rivalité même la confirmation de son choix de l’objet. La rivalité engendre une indifférenciation et plus les rivaux mimétiques sont proches et tentent de se différencier et plus ils finissent par se ressembler. Il y a un rapport étroit entre le désir mimétique et le thème des jumeaux, du double, des frères ennemis qui se battent en raison même de leur indifférenciation car en définitive, le désir mimétique est destructeur et autodestructeur. Cette perte des différences est fondamentale dans les cultures humaines. Par exemple, devant deux jumeaux, nous cherchons des particularités permettant de les distinguer.


La seconde partie du film d’une durée à peine supérieure à la première débute à la réapparition de Zelig jusqu’à sa nouvelle disparition. Nous sommes maintenant en pleine crise de 1929. Zelig refait son apparition à une fenêtre du Vatican. Le Pape tente de le frapper avec sa Bulle ! Ce désir d’imitation désindividualise Zelig au point d’ailleurs que,  étant juif, celui-ci n’hésitera pas à devenir catholique puis plus tard nazi ! Signe que nous retrouverons dans les personnages alleniens, le désir de se mépriser ou de se nier. Zelig n’imite plus une personne et se conforme à une idéologie. Mais pour l’instant, il est arrêté, renvoyé aux Etats-Unis et réintègre l’hôpital de Manhattan. Eudora Fletcher peut reprendre son traitement pour faire de Zelig un citoyen normal et devenir célèbre grâce à cela. Elle l’installe dans sa maison de campagne et fait appel à son cousin germain, Paul Deghuee (John Rothman), inventeur et photographe, pour filmer les séances de travail, caché dans un placard. Mais Zelig en contact avec le docteur Eudora Fletcher, continue à se prendre pour un psychiatre. Evidemment, notre homme-caméléon a toujours tendance à nier l’antériorité du modèle car il dévoilerait alors sa propre infériorité, et surtout que son désir est, non pas spontané, mais le produit d’une imitation. Eudora a alors une idée lumineuse et change de méthode. Elle intervertit les rôles : elle prend Zelig pour un docteur et joue à être lui, ce qui lui permet de rejouer ce qui a provoqué le mimétisme de son patient. Elle lui avoue alors deux choses : elle n’est pas médecin, et en compagnie d'érudits, elle n’a pas osé dire qu’elle n’avait pas lu Moby Dick. Elle a envie qu’on l’aime et veut ressembler aux autres pour passer inaperçue. Zelig est aussitôt malade et pour cause. Imitateur imbattable, il ne peut pas s’imiter lui-même sous peine de se dévoiler comme devant un miroir. Et quand Eudora lui demande de quoi elle souffre, Zelig est obligé d’avouer qu’il n’est pas médecin. Le subterfuge a marché. Devant son malaise, Eudora en profite pour l'hypnotiser. Zelig exprime alors ses réels désirs : il aime Eudora tout en détestant l’endroit campagnard où elle habite ainsi que ses blagues… et ses pancakes !


Eudora réalise qu’elle éprouve de forts sentiments envers Zelig et renonce à se marier avec l’avocat Charles Koslow. Elle avoue (et s’avoue) que celui-ci « était le type d’homme que ma mère voulait que j’épouse. » Au fond, elle ne l’aimait pas, n’obéissait pas à son émotion amoureuse mais imitait le désir, la volonté de sa mère. Cette dernière, Catherine Fletcher, répondra d’une manière non-conformiste à une interview d’un journaliste. Aux sacrifices qu’elle aurait faits pour payer les études de sa fille, qu’Eudora a toujours voulu être médecin, que son mari devait être ravi de voir sa fille reconnue universellement, Catherine Fletcher réplique au contraire qu’elle n’a pas fait de sacrifices, que son mari, John, était agent de change et avait plein d’argent (elle-même vient d’une riche famille de Philadelphie), qu’Eudora voulait être pilote comme sa sœur et que John était dépressif et alcoolique ! À première vue, Catherine n’imite personne. Elle ne se conforme pas à l’imagerie mélodramatique qu’on attend d’elle, et dit ce qu’elle pense et ce qui s’est réellement passé. Pourtant, on remarque à un autre niveau qu’elle épouse un conformisme social en voulant que sa fille se marie à un gendre idéal.


Le comité de médecine décide de voir les progrès de l’homme caméléon et se rend dans la propriété d’Eudora. Zelig est « guéri », il ne se métamorphose plus, dit enfin ce qu’il pense vraiment mais va trop dans le sens inverse, mimétiquement pourrait-on dire. Il a des avis sur tout et ne tolère pas qu’on diverge de lui au point qu’il frappe l’un des docteurs ! Le film se révèle d’une intuition étonnante à cet égard car si renoncer à ce désir d’imitation, c’est devenir réellement soi-même en ayant démasqué l’illusion de départ, il  indique bien l’insuffisance d’une telle prise de conscience si ce même désir d’imitation s’inverse en son contraire, c’est-à-dire s’opposer simplement à autrui à cause du prestige que lui confère n’importe quelle position, mécanisme similaire sous un aspect différent. En somme, il ne faut pas renier son mimétisme, croire qu’on l’a expulsé en dehors de soi une bonne fois pour toutes mais au contraire l’accepter comme une banale faiblesse humaine, le domestiquer tout en ayant conscience de ses effets. Sinon la rechute est plus sérieuse. « Guéri » par Eudora, Zelig acquiert une nouvelle célébrité. On leur remet les clefs de la ville. Ils sont reçus avec d’autres célébrités dans le royaume du magnat de la presse William Randolph Hearst. C’est la gloire. Zelig fait des conférences : « Soyez vous-mêmes. Ne copiez pas les autres en croyant qu’ils en savent plus que vous. » dit-il à l’une d’elles.


L’inversion du désir mimétique va révéler ses effets au niveau social. Sous cet angle, si  d’autres personnes sont des Zelig sans vraiment s’en rendre compte, c’est au moment précis où Zelig se marie avec le Dr Fletcher, du moins que cette annonce est rendue publique, qu’une cascade de procès lui tombe dessus. Une femme, Lita Fox (Deborah Rush), ex-danseuse, se fait connaître en disant qu’elle a été mariée à Zelig et qu’elle a eu un enfant de lui. Le scandale est immédiat. Le mécanisme se comprend aisément. Tant que Zelig ne se mariait pas, tout allait « bien ». Les gens se contentaient de l’imiter mais voilà qu’il désire (et donc indique) une femme et voilà qu’une autre femme, Lita Fox, se réveille comme par enchantement. Il n’en est rien bien sûr et que son histoire soit vraie ou fausse n’a pas d’importance. L’important est que Zelig, devenu modèle et auréolé de prestige, se voit imité dans son choix. Lita Fox, jalouse et revancharde, envie le statut d’Eudora et c’est pour cela qu’elle réclame l’antériorité dans son mariage avec notre homme-caméléon. Comme Zelig lui échappe, et la gloire en même temps, elle enclenche une procédure juridique, jette la première pierre et tout le monde, mimétiquement, va lui emboîter le pas et jeter les autres pierres.


Ce qui confirme l’idée girardienne que le modèle qui possède l’objet se transforme en obstacle aux yeux de son imitateur. Il devient en même temps adoré (il indique au sujet ce qui est désirable) et exécré (il est le rival qui s’oppose à la possession de l’objet). « Le sujet éprouve donc pour son modèle un sentiment déchirant formé par l'union de deux contraires qui sont la vénération la plus soumise et la rancune la plus intense. C'est là le sentiment que nous appelons haine. Seul l'être qui nous empêche de satisfaire un désir qu'il nous a lui-même suggéré est vraiment objet de haine. Celui qui hait se hait d'abord lui-même en raison de l'admiration secrète que recèle sa haine. Afin de cacher aux autres, et de se cacher à lui-même, cette admiration éperdue, il ne veut plus voir qu'un obstacle dans son médiateur. Le rôle secondaire de ce médiateur passe donc au premier plan et dissimule le rôle primordial de modèle religieusement imité. Dans la querelle qui l'oppose à son rival, le sujet intervertit l'ordre logique et chronologique des désirs afin de dissimuler son imitation. Il affirme que son propre désir est antérieur à celui de son rival ; ce n'est donc jamais lui, à l'entendre, qui est responsable de la rivalité : c'est le médiateur. Tout ce qui vient de ce médiateur est systématiquement déprécié bien que toujours secrètement désiré. »  C'est parce qu'il est un modèle qu’autrui est un rival, mais c'est aussi parce qu'il est un rival qu'il est un modèle. Plus l'objet est défendu, plus sa valeur et celle du médiateur augmente et plus sa conquête devient indispensable. Rien d’étonnant à ce qui arrive donc par la suite : une autre femme, Helen Gray, prétend que Zelig est le père de ses deux jumeaux (thème de la gémellité et du double fréquent chez le cinéaste) et une autre, noire, prétend qu'il l'a épousée en se faisant passer pour le frère de Duke Ellington ! D’autres personnes l’accusent d’avoir défoncé leur voiture, d’avoir repeint leur maison d’une couleur abominable. On le poursuit pour bigamie, adultère, conduite dangereuse, plagiat, endommagements, négligence, dégradation de bâtiments, extractions dentaires superflues. Cette contagion prend d’ailleurs des proportions de plus en plus virulentes et une présidente d'une ligue de vertu va même jusqu’à dire : « lynchons ce petit youpin ! » Zelig, accablé, retombe « malade » et dans un restaurant grec, il vire au grec !  Il disparaît à la veille de plusieurs procès. 


Ce « lynchons ce petit youpin ! » est important et marque une étape supplémentaire en indiquant le processus qui mène un individu ou un peuple à être ostracisé. Cet emballement mimétique montre bien son aspect terrible quand il devient violent ou sacrificiel. Si Zelig imitait les autres, et si les autres l’ont imité au point où ce phénomène s’est répandu comme une traînée de poudre à travers l’Amérique tout entière, le processus peut tout autant s’inverser quand une cascade de procès, tout aussi mimétique, lui tombe dessus. Le processus est identique : Zelig peut devenir célèbre du jour au lendemain mais être tout autant oublié juste après. Il peut être sacré « roi » comme brusquement être destitué et obligé de s’enfuir, d’être d’une certaine façon expulsé ou forcé de l’être. Ce mimétisme est envisagé sous des aspects différents où tout le monde imite tout le monde dans un sens ou dans un autre. Si la foule prend Zelig pour bouc émissaire, c’est bien parce qu’elle dissimule à ses propres yeux et aux yeux des autres son imitation effrénée pour porter l’unique responsabilité de la crise sur un seul être, Zelig.


Woody Allen montre bien que le mimétisme débouche inéluctablement sur la violence. Zelig était d’ailleurs pris comme bouc émissaire dès son enfance : « Garçon, Leonard est souvent tourmenté par les antisémites. Ses parents, qui ne prennent jamais sa défense et l’accusent de tout, prennent le parti des antisémites. Ils le punissent souvent en l’enfermant dans un cagibi noir. Quand ils sont très en colère, ils s’y enferment avec lui. » Car Zelig ne fait que reproduire ou imiter à son tour ce qu’il a vécu. Ce qui montre bien que son aspect caméléonesque ne lui est pas propre mais appartient au désir humain et qu’il en est fondateur. Dans un passage remarquable du film, le cinéaste révèle tout à fait cette contagion mimétique dans la violence où tout le monde imite tout le monde. Zelig dit  : « Mon frère me bat. Ma sœur bat mon frère. Mon père bat ma sœur, mon frère et moi. Ma mère bat mon père, ma sœur, mon frère et moi. Les voisins battent notre famille. Les voisins des voisins les battent et battent notre famille. » Il n’y a plus que des doubles. À cela, il faut ajouter que Zelig était le fils d’un acteur yiddish et comme on sait les acteurs sont aussi des « caméléons » pour avoir la faculté de rentrer dans la peau de plusieurs personnages.


Elargissons un instant. Selon René Girard, le désir mimétique crée une telle rivalité qu’un conflit violent s'instaure menaçant la cohésion du groupe ou la société tout entière. Ce qui pouvait sembler anecdotique éclaire la quasi-totalité des comportements individuels et collectifs (de la simple jalousie jusqu'à l'holocauste) et ceci depuis l'aube de l'humanité jusqu'à nos jours. Les premières sociétés ont résolu ces crises mimétiques en prenant une victime innocente - un bouc émissaire - et en la chargeant de tous les maux et péchés du groupe puis en la sacrifiant. Cette victime passera pour sacrée, car elle est responsable du retour au calme après avoir été coupable du désordre. Progressivement, des simulacres ont remplacé les meurtres réels : ainsi sont nés les rites des religions primitives païennes. Si de nos jours, les hommes n'ont plus recours aux sacrifices rituels, ils se sont toujours entendu pour trouver des boucs émissaires (colonialisme, discriminations raciales ou sociales, lynchages, chasse aux sorcières, nazisme, stalinisme, affaire Dreyfus, guerre en Bosnie, terrorisme...) et la violence n'a jamais cessé. Les persécuteurs croient toujours, pour une raison ou pour une autre, que les victimes sont réellement coupables. L’émergence de la civilisation reposerait donc sur ce mécanisme victimaire, et sur le mensonge, sur la dissimulation de ce mécanisme qui, pour être efficace, doit demeurer caché. Dans sa lente évolution, l’homme a trouvé dans ce mécanisme victimaire un moyen  de contrôler et de réguler la violence et de ce phénomène est né l’ordre social : tabous, normes, institutions. On note donc que si le désir mimétique est éminemment destructeur et néfaste, il est aussi, en un paradoxe apparent, à la naissance de la culture humaine. C’est en ce sens peut-être que le début du film signifiait que Zelig était révélateur de la « nature de notre civilisation. » Woody Allen vise tout autre chose qu’un simple contexte social ou politique.


La troisième et dernière partie, plus courte, d’une durée d’un quart d’heure, va de la réapparition de Zelig jusqu’à son mariage avec Eudora (et jusqu’à sa mort). C’est en allant au cinéma qu’Eudora aperçoit Zelig parmi des nazis sur des images d'actualités allemandes. Zelig a donc rechuté et gravement. De juif qu’il était, le voilà devenu nazi ! Une nouvelle fois, il faut souligner l’intelligence du film et les implications qu’il tire d’un phénomène qui, au début, paraissait comique et en apparence banal. Saul Bellow nous le dit : « Oui, mais c'est parfaitement logique car, bien qu'il eut un besoin maladif d'être aimé, il y avait aussi quelque chose en lui qui voulait s'immerger dans la masse et l'anonymat, et, à ses yeux, le fascisme lui offrait cette opportunité. Il pouvait ainsi devenir un anonyme en appartenant à ce grand mouvement. » Woody Allen confirme ce rapprochement : « À mon sens, en abdiquant tout libre-arbitre, et en se fondant dans la masse comme un caméléon se fond dans le décor, on risque fort de se laisser séduire par les sirènes du fascisme. Et c'est exactement là-dessus que comptaient les fascistes. » On aurait tort, cependant, de ne réduire le mimétisme qu’à une tendance politique extrême comme le fascisme et le nazisme : «  Ce film m'a permis de dénoncer le danger que l'on court, en abandonnant tout libre-arbitre, pour se faire aimer, pour ne pas faire d'histoires, pour se fondre dans le décor. Je voulais montrer à quelles extrémités conduisait un tel comportement, tant dans la vie quotidienne que sur le plan politique. Il mène à se conformer strictement, à se soumettre rigoureusement à la volonté, aux exigences et aux besoins d'une forte personnalité. » Ce mimétisme n’est pas une « simple » imitation d’autrui, qui rappelons-le, est tout de même une perte d’identité, mais le fait d’imiter les pires idéologies démagogiques, qu’elles soient comme ici, l’idéologie nazie, mais aussi n’importe quelle autre, la mode, l’air du temps, ou une quelconque imagerie véhiculée par la société. Avant que Zelig ne fasse sa rechute, il était devenu un américain moyen, aux goûts fades, tremplin pour un conformisme aggravé.


Reprenons. Eudora part pour Berlin, cherche vainement Zelig et se rend à une manifestation nazie. Pendant le discours d'Hitler, elle reconnaît brusquement Zelig placé derrière le Führer. Elle arrive à accrocher son regard, ce qui rend immédiatement notre homme-caméléon à lui-même. Poursuivis par les nazis, Zelig et Eudora volent un avion et quittent l’Allemagne. Eudora, qui a un brevet de pilote, perd connaissance. Zelig, effrayé à son tour, se métamorphose en pilote, et regagne les Etats-Unis en battant tous les records de traversée de l'Atlantique sur le dos ! C’est un grand triomphe. New York consacre Zelig et Eudora. Saul Bellow remarque que : « Donc sa maladie est aussi à l'origine de son salut et c'est intéressant de voir la chose sous cet angle. C'est son aberration même qui a fait de lui un héros ». Après avoir été banni, voilà Zelig une nouvelle fois acclamé ! C’est dire au passage si les foules se font des avis et en changent très facilement… par mimétisme. Si à notre époque, l'on craint avec raison les manipulations génétiques, comme le clonage, on peut dire que le mimétisme dont nous parlons est une sorte de « clonage psychologique » bien plus insidieux. Car il a déjà eu lieu !


Zelig, qui désirait tant être aimé dans son enfance, accepte donc son désir d’imitation  au moment où une femme qui l’aime, Eudora, l’arrache du rassemblement nazi. À partir de ce moment-là, il peut devenir lui-même et aimer Eudora pour ce qu’elle est, c’est-à-dire sans la fantasmer, sans l’idéaliser sous une imagerie quelconque. Le film se termine sur ce commentaire du narrateur : « Voulant se faire aimer, il devint malléable à l’infini, écrivit Scott Fitzgerald. « Que serait-il arrivé si, dès le début, il avait eu le courage de s’exprimer au lieu de faire semblant ? » Finalement, ce n’était pas l’approbation d’une multitude mais l’amour d’une femme qui changea sa vie. Leonard Zelig et Eudora Fletcher vécurent heureux. Elle continua de pratiquer la psychanalyse tandis que lui donnait quelques conférences sur ses expériences. » Et c’est parce que le véritable amour n’est pas une adhésion à sa propre image (vouloir un clone de soi-même) ou à un désir d’imiter autrui, mais une reconnaissance intégrale de l’autre comme pure altérité que le couple est heureux et que la fin du film n’est pas un happy end. Parallèlement à l’amour de Zelig, Eudora avait renoncé à son désir d’être célèbre et à épouser Charles Koslow au moment précis où elle était tombée amoureuse de Zelig parce qu’elle avait compris et accepté sa propre faiblesse et son propre mimétisme pour ce qu’ils sont. Le mimétisme de Zelig lui a révélé le sien et l’amour d’Eudora a révélé celui de Zelig. Le film s’achève dans l’intimité, loin de la foule et des médias, simplement enregistré par une caméra amateur. Ce côté intime n’est évidemment pas innocent par rapport au sujet puisque précisément l’amour, pure reconnaissance et acceptation de l’autre et de soi, nous tire de la multitude pour être vraiment soi-même, c’est-à-dire après avoir accepté et reconnu sa propre bêtise et renoncé au désir d’imitation d’autrui. C’est une accession à l’humilité.


Comme on le voit, Zelig dit des choses cruciales. Il serait dommage de ne garder que soit l’aspect comique soit l’aspect sérieux du film en oubliant leur intime enchevêtrement. Ne garder que l’un des deux aspects serait, à mon sens, manquer l’essence même du film et la façon dont il a été conçu esthétiquement dans sa forme et dans son propos. Au fond, le mimétisme de Zelig est le nôtre, celui de chacun d’entre nous, vérité dont je veux bien reconnaître qu’elle n’est pas particulièrement agréable au premier abord puisqu’au moment où nous sommes certains de notre identité, l’on peut se rendre compte que cette individualité si chèrement acquise n’est que le produit d’une imitation. « Personnellement, je trouvais que ses émotions n’étaient pas franchement différentes d’une personne qu’on pourrait qualifier de normale, équilibrée, mais elles étaient vécues d’une façon beaucoup plus extrême. Il était, à mon sens, un conformiste outrancier.» nous dit Bruno Bettelheim à un moment dans le film. Evidemment, personne d’entre nous ne se transforme physiquement en l’autre. Pour le reste…


Si Woody Allen saisit un aspect fondamental du comportement humain et met en lumière d’une façon nette et claire ce côté mimétique, caméléonesque dans Zelig, ce thème n’est pas absent de ses autres films. Il ne pouvait pas avoir repéré un tel phénomène pour l’abandonner aussitôt. Bien au contraire. Je pourrais même ajouter que cette rivalité mimétique est un des signes distinctifs qui singularise les personnages alleniens et contamine généralement leurs rapports humains d’une façon emblématique. Alvy Singer dans Annie Hall ne caractérise-t-il pas sa vie d’adulte et ses rapports avec les femmes par cette blague : « Je ne voudrais pas faire partie d'un club qui aurait dans ses rangs quelqu'un comme moi. » ? Nombre de personnages sont taraudés par ce genre d’ambivalence et d’auto-mépris tel Harry (Woody Allen) dans Harry dans tous ses états, Lee (Kenneth Branagh) dans Celebrity, Emmet Ray (Sean Penn) dans Accords et désaccords (trois films qui se suivent sur un thème similaire) et qui feront l’objet d’une analyse plus loin dans ce livre. Sans parler de Gabe (Woody Allen) dans Maris et femmes et de son attirance pour les femmes-kamikazes. Encore une fois, rappelons-le, ceux-ci ne se transforment pas physiquement en quelqu’un d’autre comme dans Zelig, qui abordait le mimétisme sous un angle volontairement grotesque. Le mimétisme ne se définit pas par une imitation aussi flagrante et il faut le considérer dans ses tenants et ses aboutissants pour en comprendre le mécanisme intime comme j’ai tenté d’en tracer un rapide portrait.


La même rivalité imprègne dans Manhattan les relations entre les deux amis Isaac (Woody Allen) et Yale (Michaël Murphy) concernant la maîtresse du second que le premier ne va pas tarder à désirer. Holly (Dianne Wiest) dans Hannah et ses sœurs ne cesse d’être en rivalité avec sa meilleure amie April Knox (Carrie Fisher) et se fait subtiliser ses amants par elle. C’est ce dont est aussi atteint le personnage principal, Elliot (Michaël Caine) dans le même film qui se dit au tout début : «   Dieu qu'elle est belle... Dieu qu'elle est belle. Ses yeux sont si jolis. Elle est attirante dans ce pull. Je voudrais la serrer contre moi, l'embrasser, lui dire combien je l'aime et prendre soin d'elle. Arrête. C'est la sœur de ta femme. » Elle, c’est Lee, une femme donc interdite pour Elliot. Si on met en rapport ce qu’il pense à la fin du film, on comprend mieux qu’il s’est épris de Lee précisément parce qu’elle était la sœur de sa femme, amour guère spontané comme on aurait pu le croire : « Lee. Tu es vraiment.... Tu es magnifique. Le mariage te va bien. Notre liaison semble de plus en plus lointaine. J'ai vraiment été bête. Je ne sais pas ce qui m'a pris. J'étais persuadé de ne pouvoir vivre sans toi. Je nous ai fait tant souffrir ! Et Hannah aussi. Comme tu l'as dit. Je l'aime plus que je ne le pense. »


Il en est de même dans Meurtres mystérieux à Manhattan. Cette comédie policière sans prétention n’en développe pas moins en arrière plan une intrigue où Ted (Alan Alda), homme charmant mais fraîchement divorcé et Larry (Woody Allen), le mari de Carol (Diane Keaton), ne cessent de se jalouser. Larry croit à juste titre que Ted en a toujours pincé pour sa femme mais celle-ci déclare qu’elle ne l’aime que comme un simple ami. À partir du moment où l’enquête policière est enclenchée, Ted et Carol s’appellent de plus en plus souvent pour parler du meurtre. Ils deviennent même plus qu’actifs dans la surveillance d’une certaine Helen Moss (une jeune comédienne avec qui Paul House, le meurtrier présumé, veut partir en France) à l’abri dans une voiture, ce qui ne manque pas de les rapprocher. Ted n’hésite pas à rappeler à Carol un épisode ambigu lorsqu’ils ont effectué un tour de France gastronomique. Un jour, Larry et Julie (la femme de Ted à cette époque) sont partis en expédition en les oubliant purement et simplement et ceux-ci ont couché dans une chambre chez l’habitant. Mais pas dans le même lit. Carol s’en souvient très bien car Ted n’arrêtait pas de lui verser du Château Margaux mais, hélas pour lui, elle s’est endormie ! Plus tard, à une dégustation de vin dans un bar, Ted lui fait ouvertement du plat. Inévitablement, Larry devient soupçonneux. « Si tu veux avoir une liaison, t'as pas besoin d'un meurtre pour ça. » lui dit-il croyant que les soupçons de sa femme concernant Paul House ne sont qu’un prétexte. Parallèlement, le film développe la jalousie de Carol envers Marcia Fox (Anjelica Huston), une romancière que son mari édite, qui, à l’évidence, essaye de mettre ce dernier dans son lit. Si cette double rivalité n’aboutit pas à l’adultère, la fin du film se termine par un trait d’humour remarquable dont Woody Allen a le secret. L’enquête résolue, Larry et Carol regagnent leur appartement à pied. Chemin faisant, chacun évoque la jalousie de l’autre, Carol vis-à-vis de Marcia et Larry vis-à-vis de Ted. « Comment as-tu pu être jalouse de Marcia ? C'est pas ridicule ? Tu ne sais pas que je n'aime que toi ? » dit Larry. « T'étais jaloux de Ted. » lui répond en miroir Carol. La suite est symptomatique d’une jalousie qui n’ose pas dire son nom : « Tu rigoles ? Enlève ses talonnettes, son bronzage bidon et ses fausses dents...  Qu'est-ce qu'il reste ? » La réponse de Carol est alors hautement significative : « Toi. »


Un extrait du roman de Gabe que lit, à un moment, la jeune étudiante Rain dans Maris et femmes est encore plus flagrant : « Pepkin, marié et père de famille, menait une bonne vie domestique, placide mais ennuyeuse. Knapp était un noceur. Il fuyait les liens nuptiaux et s'envoyait cinq femmes par semaine. Etudiantes, ménagères, infirmières, actrices, un médecin, une vendeuse avaient eu Knapp entre leurs jambes. Pepkin, dans le calme de sa fidélité, enviait Knapp. Knapp, incroyablement solitaire enviait Pepkin. » Parfaite symétrie. Pepkin veut imiter Knapp qui, en retour, veut imiter Pepkin, chacun enviant le prestige de l’autre. Si l’un et l’autre échangeaient leur condition, pas de doute, ils continueraient à s’envier l’un l’autre. Cercle sans fin. Même cercle sans fin, d’une manière comique, dans Stardust memories, où le cinéaste Sandy Bates (Woody Allen) jouant le rôle d’un chirurgien dans un de ses films, dit à Tony (Tony Roberts) : « Je n'ai jamais été amoureux ! Je n'ai jamais trouvé la femme idéale. Il y avait toujours quelque chose qui clochait. Et j'ai rencontré Doris. Une femme merveilleuse, Une super personnalité, mais étrangement, elle ne m'attirait pas sexuellement, ne me demande pas pourquoi. Puis, il y eut Rita, une emmerdeuse, mais j'adorais coucher avec elle et ensuite, j'avais toujours envie de me remettre avec Doris. J'eus envie de mettre le cerveau de Doris dans le corps de Rita ! C'était une idée merveilleuse ! Et je me suis dit, pourquoi pas ? Je suis un chirurgien ! Alors, j'ai fait l'opération, et tout s'est très bien passé. J'ai échangé leurs personnalités. Tout le négatif a été mis là-bas. Rita est devenue une femme douce charmante, mûre et sexy et je suis tombé amoureux de Doris ! »


Olivier Maurel, Essais sur le mimétisme, L’Harmattan, 2002.

On rappellera sur le même thème, la pièce de théâtre d’Eugène Ionesco, Rhinocéros, dont les personnages, possédés par le désir de s’imiter et d’être semblables les uns aux autres, se transforment en rhinocéros. Se propageant à partir d’une petite ville de province, cette rhinocérocification prend de telles proportions qu’elle contamine, à l’instar d’une épidémie, le monde entier. A la fin, il ne reste plus qu’un seul homme, Bérenger, qui a décidé de ne pas capituler.

Woody Allen, entretiens avec Stig Björkman, op. cit., p. 183-184.

Olivier Maurel, op. cit., p. 191.

René Girard, Mensonge romantique et vérité romanesque, Pluriel-Hachette, p. 24-25.

Woody Allen, entretiens avec Stig Björkman, op. cit., p. 137.

Ibid., p. 138.

Relevons au passage que sous cet angle du mimétisme, Woody Allen se rapprocherait, bien que leur style s’oppose totalement, du cinéaste Eric Rohmer comme l’illustre Pascal Bonitzer dans son ouvrage, Eric Rohmer, Cahiers du cinéma, 1999, lui-même réalisateur faisant souvent référence à René Girard.

Par Cours AIS Esthétique du scénario
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Dimanche 21 février 2010 7 21 /02 /Fév /2010 15:55

C’est sans doute l’une des questions les plus épineuses qui soient tellement le cinéma a pillé la littérature au lieu de développer ses propres sujets, sujets que lui seul pouvait entreprendre tel 2001, l’Odyssée de l’espace. Si ce chef d’œuvre part d’une nouvelle d’Arthur C. Clarke, La Sentinelle, Stanley Kubrick a développé ensuite un scénario avec le romancier, ce dernier ayant écrit ultérieurement un livre fort différent. Stanley Kubrick, en règle générale, a adapté des œuvres littéraires peu connues ou de moindre importance comme The Shining du très surestimé Stephen King. Il a réussi à l’arrivée un film bien meilleur que l’œuvre originale en retranchant tout l’aspect psychologisant, social, descriptif et verbeux du roman. Stephen King, agacé par l’œuvre de cinéaste, adaptera son roman en un téléfilm catastrophique. Comme quoi, un mauvais roman peut avoir un sujet intéressant mais un traitement déplorable. Bien sûr, Stanley Kubrick a aussi adapté de grands romans comme Lolita de Vladimir Nabokov (le roman est de meilleure qualité), Orange mécanique d’Anthony Burgess, La Nouvelle rêvée d’Arthur Schnitzler etc. Il a surtout compris l’importance du sujet, c’est-à-dire d’une histoire qui permet de traiter en profondeur tel ou tel thème. Il s’est toujours appuyé sur une bonne histoire ou a cherché un canevas solide qui permettrait ensuite d’installer des éléments intéressants.  Il y a des cinéastes qui ont besoin d’une telle base. À l’inverse, Woody Allen n’a jamais adapté un seul roman malgré une quarantaine de films, préférant développer ses propres histoires. Tout comme Federico Fellini à peu de choses près car ce dernier a toutefois adapté une nouvelle d’Edgar Poe d’une façon particulière dans Histoires extraordinaires (1968) et désirait porter L’Amérique de Franz Kafka à l’écran. Néanmoins, entre adapter un roman pour son sujet passionnant et adapter systématiquement n’importe quel roman parce qu’il sera un succès sur les écrans, il y a une marge. Comme si le cinéma était le passage obligé du roman (ou qu’un roman ne peut avoir un destin honorable qu’adapté au cinéma) ou que chaque roman connu ou à succès devait connaître la consécration cinématographique. Si la cause réside dans le fait que le cinéma ait plus d’audience, jouant plus sur la notoriété et l’image de soi, cette obsession est irritante en elle-même. Il paraît, en revanche, usurpé de dire que grâce au cinéma tel ou tel cinéaste fait connaître telle ou telle œuvre littéraire. Étrange conception comme si la société qui ne remplissait pas l’une de ses fonctions principales, l’accession à la culture littéraire. Il s’agit plutôt d’une sorte de nécrophilie cinéphilique. Par le traitement cinématographique, l’œuvre littéraire se voit le plus souvent sabordée et dépossédée de sa substance romanesque.

 

Il arrive qu’un roman plaise et qu’un cinéaste veuille l’adapter, ne serait-ce que parce qu’il possède une base sérieuse sur laquelle travailler et aussi parce qu’il est avant tout un homme d’images et que cette adaptation stimule son imagination. Soit. Dans ce cas, le fait que tel ou tel cinéaste soit quelqu’un de respectueux et de talentueux simplifie énormément l’affaire. Il peut toujours rater son film mais il est vrai, qu’à la base, nous avons un réalisateur sérieux qui veut réellement aboutir à une œuvre riche ne dénaturant pas le roman original. Il y a aussi des romans inadaptables (Belle du seigneur d’Albert Cohen, La Recherche de Marcel Proust, L’Homme sans qualités de Robert Musil etc.) car leur valeur est attachée à leur construction romanesque (style, récit, description) intransposable au cinéma. Dès lors, renoncer est la meilleure voie. Il est donc impératif de bien choisir son roman et d’abandonner ceux qui poseront trop de problèmes. Il y a sans doute des transpositions intelligentes et sensibles à effectuer, c’est-à-dire des traductions en termes cinématographiques d’ingrédients spécifiquement littéraires. L’important est de garder le plus possible l’esprit du roman, ou de ne pas le dévoyer au profit d’intérêts bassement dramatiques, commerciaux ou sentimentalistes comme Le Docteur Jivago de Boris Pasternak traduit en bluette par le cinéaste David Lean en 1965 dans le film éponyme. En ce domaine, le problème n’est pas simple car les adaptations réussies se comptent sur les doigts des mains si l’on prend seulement en compte les grandes œuvres littéraires. À cet égard, nous devrions avoir lu l’œuvre littéraire avant d’aller voir le film car ce dernier applique son empreinte réaliste (une atmosphère, des visages, etc.) dans la mémoire du spectateur alors que le lecteur, lui, se fait sa propre idée de ces éléments dans un roman. Cela pose l’apport en soi de l’adaptation cinématographique. Il n’est pas question d’interdire quoi que ce soit mais d’estimer l’intérêt réel de dépenser autant de travail pour transposer un roman. Le plus souvent, nous avons un film banal qui n’ajoute rien sinon de saboter purement et simplement l’œuvre originale et de la vampiriser avant même toute lecture. Même Orson Welles se trompera d’univers en adaptant Le Procès de Franz Kafka en créant un personnage vociférant là où il aurait fallu plus de dérision ou d’ironie.

 

Federico Fellini, dans son admirable Casanova (1976), va par exemple très loin dans sa critique sans franchir la barrière du cynisme. Il est impossible de dire que le cinéaste a réalisé un film romantique ou sentimental. Dans une esthétique baroque, il ironise sur le célèbre personnage de Casanova, un homme qui fait sans doute encore rêver bons nombres d’hommes et de femmes. Ce n’était pas a priori évident pour un italien comme Fellini, y compris dans ses précédents films tels La Dolce Vita (1960), Huit et demi (1963). Ce dernier critique les agissements de son « héros » légendaire et adulé pour en faire un être qui n’a, finalement, que peu de respects pour les femmes avec qui il fait l’amour. Ce film, dont il faudrait des pages et des pages pour en cerner la beauté et la splendeur, montre en tout cas que Casanova n’est qu’une mécanique qui se met en branle, à l’instar de l’oiseau mécanique qu’il emporte sans cesse avec lui. De différentes façons, Federico Fellini met son personnage dans des positions où il est ridiculisé, rendu bouffon, grotesque, tel un pantin. Oui, pantin dirons-nous, car nous sommes au XVIIIe siècle qui a vu l’apparition des automates comme ceux de Vaucanson ou de Friedrich von Knauss. Le cinéaste a l’ingénieuse idée de le faire coucher avec une automate au point où notre Casanova ne fait plus la différence entre ce qui est charnel et vivant de ce qui est mécanique et pur automatisme, ce qu’il est devenu lui-même à l’évidence. Il fera même un concours de coït avec un rival ! C’est dire si la créature humaine est devenue une véritable machine à coïts au moment même où elle se croit dans la « vraie vie ». Federico Fellini n’est pas tendre et son film ne pourra pas être interprété comme une défense et illustration du libertinage. Critique désabusée autant que drôle de l’émancipation sexuelle à l’instar du féminisme dans La Cité des femmes (1980). Comme tout un chacun, pris que nous sommes dans les engrenages du désir et de la passion au point de nous exténuer nous-mêmes. Cependant, loin d’être amer sous peine d’être en contradiction avec lui-même (ce qui n’est pas le cas vu le style détaché de Fellini dans ses plans), le cinéaste lui redonne son humanité dans la dernière scène, un gros plan de Casanova devenu vieux où l’on peut compter le nombre de rides qu’il a sur le visage. Ce plan dépassionné est émouvant. Il rend Casanova humain, fragile et imparfait à l’inverse d’une mécanique. Le film finit sur une signification poétique intense et profonde, un plan sur Casanova qui, sur la lagune, voit défiler tels des fantômes, les femmes qu’il n’a fait que posséder. Il reste seul avec l’automate qui l’enlace et ils se mettent alors à tourner sur eux-mêmes. Sur la musique de Nino Rota qui évoque une boite à musique (mécanique), le couple passe de l’ombre à la lumière, en tête à tête, dans une solitude abyssale. Nous pouvons réellement parler de magie du cinéma ici.

Critique de Vertigo d'Hitchcock

La critique n’a cessé d’encenser Vertigo d’Alfred Hitchcock. Il y a, dans l’histoire du cinéma, des films qui ont été couverts d’éloges mais qui, avec le recul ou une nouvelle vision, ne tiennent plus tellement la route comme on dit. À l’occasion d’un numéro anniversaire (N°500), tous les collaborateurs de la revue Positif ont placé Vertigo à la seconde place des dix meilleurs films des cinquante dernières années, 2001, l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick figurant à la première. Si je n’ai jamais été un admirateur du cinéma d’Hitchcock, j’ai été consterné par une nouvelle vision de Vertigo que j’avais vu il y a bien des années. Je me suis alors demandé si ce jour-là, je n’étais pas dans de mauvaises dispositions. Je l’ai revu plusieurs fois et je dois dire après cela que filmiquement, structurellement et dramatiquement, Vertigo accuse de nombreuses faiblesses qu’il n’est plus guère possible de sous-estimer. Je suis parti de l’idée simple que si des films perdurent dans le temps, on doit pouvoir consolider les qualités indéniables dont ils ont fait preuve à leur sortie et non de s’en tenir simplement aux éloges. Si Vertigo était le chef d’oeuvre que l’on dit, il ne devrait pas accuser tant de défauts, tout aussi bien dans le traitement du thème que dans la façon dont ce dernier est représenté à  l’écran. La force d’un film tient avant tout à la cohérence et à la pertinence du tout.

Il faut dire avant toutes choses que l’œuvre d’Alfred Hitchcock bénéficie d’un régime particulier dans la cinéphilie et dans l’histoire du cinéma au point que toute une mythologie s’est construite autour de lui. Ses films de la période américaine sont fréquemment passés et repassés au cinéma ou à la télévision quand nous étions jeunes et peu à peu, Alfred Hitchcock s’est enraciné comme un cinéaste populaire développant à la fois des thèmes d’importance, du moins pas aussi superficiels que l’on croyait. C’est ce qu’avait voulu démontrer une revue comme Les Cahiers du cinéma. Le problème est qu’Alfred Hitchcock n’est pas un metteur en scène insignifiant mais que sa période américaine est nettement moins accomplie que sa période anglaise (c’est ce que disait aussi Orson Welles). Il faut dire encore que VertigoPsychose, étant considéré comme l’un de ses films les plus ambitieux. Si l’on peut admettre ce propos, que reste-t-il du thème que le cinéaste se propose de développer durant deux heures ? Bref, sortons du sentier étroit des louanges et de la mythologie et rentrons concrètement dans le corps du film. possède un statut à part dans la filmographie de l’auteur de

Le sujet de Vertigo est formidable, celui d’une obsession, l’histoire d’un homme qui tente de faire ressembler une femme à celle qu’il a aimée et qu’il croit morte alors qu’il s’agit en fait de la même personne. Désincarnée dans son fantasme morbide, à la fin, la vraie femme disparaît derrière la doublure. Nous sommes en pleine illusion quant à la femme que nous croyons aimer : est-elle bien celle que l’on croit ? Madeleine a aidé Scottie en jouant un rôle, celui d’une femme voluptueuse et mystérieuse, hantée par la mort. Peu importe car c’est ce qu’il désirait. Scottie n’aime qu’un fantôme et au fond, il n’aime pas réellement Madeleine ou n’aime que l’image morbide qu’elle représente. Disons même qu’il n’aime que l’image de lui-même (goût de la perte, du néant, de la mort) à travers une femme. Ce n’est qu’un amour narcissique et non un réel intérêt pour une personne différente. Scottie s’acharne à reconstituer, à faire redevenir le double qu’elle était. Enquête policière qui se termine en traque amoureuse.

Si l’on peut embrayer sur le côté vertige, spirale (spirale mimétique dirait René Girard parlant de la structurelle relationnelle du désir), le paradoxe du film est de traiter un sujet essentiel, fondamental mais de le traiter d’une telle manière qu’il disparaît derrière l’emphase du style d’Alfred Hitchcock. Il y a ici un problème crucial dans toute critique trop littéraire du cinéma, c’est-à-dire de ne garder que le thème et sa profondeur apparente sans regarder de plus près comme celui-ci est traité cinématographiquement. Au fur et à mesure que le film se déroule, le sujet passe en arrière plan pour laisser place à une lecture romantique du thème traité, ce qui est contradictoire bien évidemment. Il n’est pas sûr qu’Alfred Hitchcock saisisse bien cet aspect narcissique de l’obsession de Scottie sinon pourquoi lui opposer seulement un parfait contrepoint, en l’occurrence le personnage de son amie styliste Midge Wood (Barbara Bel Geddes), symbole de la femme à lunettes un peu coincée, voire frigide, banale, trop maternante et castratrice ? Face à Madeleine, peu de gens choisiront Midge ou plutôt l’image qu’en donne le film.

Une première chose frappe d’emblée : si Vertigo était présenté aujourd'hui, on peut se demander si les scénaristes ne seraient pas tout simplement envoyés à la réécriture tant, par exemple, le début est bavard au possible. On conviendra qu’il est difficile d’accepter des défauts chez certains metteurs en scène et pas chez d’autres surtout quand on place des films au rang de chef d’oeuvre. À la même époque, d’autres cinéastes comme Stanley Kubrick faisaient nettement plus concis, non pas que l’on ne puisse pas être « bavard » ou lent au cinéma (comme pouvait l’être Joseph L. Mankiewicz) mais que ce qu’on expose ne soit pas rabâché et explicatif. Force est de constater que l'introduction ne dure pas moins de huit minutes, si on comprend la scène de poursuite où Scottie (James Stewart) en vient à être suspendu dans le vide et celle de la (longue) discussion avec son amie styliste Midge Wood. Là, on nous explique en long, en large et en travers la névrose du personnage, avec une nouvelle scène où Scottie monte sur un escabeau pour bien nous faire comprendre que notre bonhomme souffre d’acrophobie et a le vertige. Les dialogues accumulent les redites : « Je souffre d'acrophobie, ce qui me donne le vertige. » Plus loin : « Tu as eu des vertiges cette semaine ? » Plus loin encore : « Pour l'acrophobie. J'en ai parlé à mon médecin. » Le générique avec ses figures géométriques et hypnotiques, redoublant la thématique et le titre même du film, nous avait déjà mis dans l’ambiance. On a la désagréable sensation à force qu'Hitchcock mâche le travail du spectateur et qu'il explique et explique encore la même idée. Il va même s’appesantir beaucoup en général tout au long de ce film comme nous allons le voir et tout bien pesé, on peut se demander si toute cette sursignification n’en reste pas seulement au stade des intentions et si le film n’est pas au fond purement formaliste. L'insistance, la redondance et l'emphase ne sont pas des vertus.

Réglons au passage un petit problème à propos de la vraisemblance avant d’aller plus loin. Il me paraît étrange d’accepter sans broncher qu’Hitchcock joue du réalisme et dans le même temps qu’il puisse s’en débarrasser comme bon lui semble. Par exemple comment Scottie, suspendu par les mains à une gouttière à plusieurs dizaines de mètres du sol (ce n'est pas rien), arrive-t-il s'en sortir ? On ne daigne rien nous montrer. Comment des policiers peuvent-ils même avoir l’idée de sauter sur le toit en pente d’un immeuble sans hésiter quand on sait que le vide est juste en dessous (l'un d'eux en fera les frais) ? On peut toujours arguer que l’on est simplement au cinéma et qu’il est normal d’avaler ce genre de couleuvres. Explication facile et nettement insuffisante. Pourquoi avoir choisi une telle scène au lieu d'en faire une autre plus crédible ? Là, tel que cela nous est montré, il est impossible que Scottie ait la force nécessaire de rester suspendu dans le vide avant l’arrivée des secours. Pourquoi réaliser une telle scène sinon pour donner au spectateur sa petite peur, faire dans le suspense factice tout en se moquant ensuite de toute vraisemblance ? C’est d’autant moins acceptable que dans beaucoup de films d’Hitchcock et dans celui-là précisément, ce dernier se croit obligé de tout expliquer rationnellement des agissements de ses personnages, de faire dans une sorte de réalisme psychologisant souvent indigeste en passant. À la vision globale du scénario, on ne peut pas justifier de telles incohérences. Il y va de la force du film car plus le scénario se tient et plus toute l'histoire que l’on nous raconte brille dans son déroulement. L'important n'est pas dans le fait qu'une histoire paraisse incroyable, celle-ci ou une autre, mais dans la façon dont on la raconte pour qu'elle paraisse crédible tout aussi incroyable qu'elle puisse être. Il est bien plus intéressant d'être soucieux de ces détails pour tisser un réseau serré et sans failles qui en sera d'autant plus étrange au final quant à ce que l’on raconte. Même dans de nombreux films, on ne peut pas faire disparaître un personnage comme par magie, si on n'apprend pas à un moment ou à un autre que l'on est dans un film qui le justifie. Dans la célèbre pièce d’Eugène Ionesco, La Cantatrice chauve, la scène où l'on discute du fait s’il y a quelqu'un ou non qui est derrière la porte lorsqu’on frappe à celle-ci s'explique par le fait que l’on est dans le registre de l'absurde. Dans Vertigo, nous ne sommes ni dans le fantastique, ni dans le film d’aventures rocambolesque style Les Aventuriers de l'arche perdue, mais dans un complot, s'appuyant sur des ressorts précis. Et voilà que dans le même temps, on fait l’impasse sur de telles situations à l’origine de toute l’histoire. Autrement dit, pourquoi ancrer son film dans le réalisme pour le négliger frivolement à d’autres moments ?

Après une laborieuse exposition, Scottie rencontre un ancien ami, Gavin Elster (Tom Helmore) qui lui demande de suivre sa femme Madeleine (Kim Novack) : celle-ci sort souvent en voiture, semble perdre conscience et se prend pour quelqu’un d’autre. Dès lors, Scottie va suivre Madeleine et s’il n'y a pas de quoi s'extasier sur le découpage assez basique et répétitif dans cette scène (plan sur Sottie et plan sur la voiture qu'il suit et qui ne cesse de tourner, on a dit que cela crée une sorte de vertige), il est peu de dire que Hitchcock ne soigne pas ses arrière-plans et que le film accuse, quand on le regarde dans le détail, maladresses et lourdeurs au lieu de faire dans la suggestion. On est étonné de ne trouver aucun autre visiteur dans les deux scènes du musée. Passons. Dans cette même séquence, Hitchcock souligne par deux mouvements insistants de la caméra que la chevelure et le bouquet de Madeleine sont aussi peints sur le portrait de Carlotta Valdez. Comme si cela n’était pas suffisant, le maître du suspense fait un insert sur Madeleine quand Scottie feuillette la brochure du musée dans sa voiture. Par ailleurs, pour un policier expérimenté, Scottie n'est pas malin de s'arrêter ou de suivre la voiture de Madeleine à une dizaine de mètres seulement. Plus tard, après avoir fait sa connaissance, il n'a même pas l'idée de se coucher sur la banquette de sa voiture pour éviter que Madeleine ne le voie. Des scènes paraissent aussi inutiles ou superflues. Comment expliquer que Madeleine ne soit pas dans la chambre de l’hôtel alors que la réceptionniste n'a pas bougé de son poste ? La réceptionniste complice ? Mais quel est alors l'intérêt de cette complicité ? Créer un trouble chez Scottie et jouer sur le côté fantomatique de Madeleine ? Ce n’est pas sur cet aspect fantastique que joue Hitchcock mais sur le côté morbide de Madeleine. À cet égard, Scottie monte le grand escalier avec une grande aisance, lui qui a du mal à monter sur un banal escabeau. Détails diront certains. Au contraire, les négliger et nous voilà dans un style empâté et pachydermique qui, hélas, ne va faire qu’empirer.

Bref, au cours de son enquête, Scottie apprend que Madeleine s'identifie à Carlotta Valdez. Qui est Carlotta Valdez ? Scottie va être renseigné (trop) facilement par son amie styliste qui lui indique un libraire. Il y a longtemps Carlotta, élevée dans un couvent, se maria à un homme dont elle eut un enfant. Cet homme la quitta en emmenant ce dernier. Carlotta devint folle et se suicida. Nous apprenons qu’elle est l'arrière grand-mère de Madeleine mais que celle-ci ne sait rien de son passé. Après que Scottie ait sauvé Madeleine de la noyade, cette dernière raconte qu'elle croit être née il y a longtemps, voit sa propre tombe et a l’obsession de sa mort (la meilleure scène du film reste l’épisode de la forêt). À un moment, ce qui doit arriver arrive, Scottie et Madeleine tombent dans les bras l’un de l’autre, s'embrassent devant un océan avec beaucoup de vagues et beaucoup de musique (nous allons y revenir). Madeleine fait un étrange rêve et se rappelle d’une vieille église espagnole, San Juan Batista. Scottie l’y emmène mais comprend trop tard que Madeleine a voulu aller seule dans l’église pour se suicider. Pris de vertige comme on s’y attend, il ne parvient pas à monter les escaliers de la tour et voit par une ouverture le corps de Madeleine tombé dans le vide. L’enquête policière est éludée et nous passons directement à une espèce de tribunal qui innocente Scottie.

Étrange ellipse. Précisons. Après la mort de Madeleine, Scottie s’est enfui. Cette fuite est pratique car elle lui a permis de ne pas authentifier le corps. Il est évident que, interrogé par la police, Scottie aurait dû tout révéler sur Madeleine (sa relation avec elle, son histoire etc.), ce qui aurait pu aussi dévoiler la supercherie. Par exemple Madeleine était-elle vraiment la descendante de Carlotta comme le lui a avoué Galster ? Le scénario tente de masquer cette faiblesse par un subterfuge assez grossier, en l’occurrence une ellipse bien pratique. S’ensuit une scène kitsch où Scottie rêve (notamment celle où l'on ne voit que sa tête avec des flashs rouges) puis il se fait soigner et se remet. Il revisite certains endroits qui lui rappellent Madeleine. Hitchcock, là encore, surcharge son film. Devant l’appartement où habitait Madeleine, Scottie croit voir cette dernière mais ce n’est que sa nouvelle occupante. Rebelote dans le bar où Scottie confond une autre femme avec Madeleine. Dans le musée, où il n’y a toujours personne, une femme regarde le portrait de Carlotta et pas un autre (n’était-il pas plus subtile d’évoquer l’absence même ?). Puis au moment précis où Scottie regarde dans la vitrine d’un fleuriste un bouquet semblable à celui qu’avait Madeleine, il aperçoit Judy !  Quel hasard, non ? Le film a débuté depuis une heure et vingt minutes. On a fait plus concis et moins empesé.

 Passons sur le fait qu’on a du mal à croire que Scottie ne se pose aucune question, par exemple que Judy n’est pas Madeleine (c’est difficilement crédible quand on sait qu’une personne qui ressemble en tous points à une autre est déjà rare surtout dans la voix et les traits). Nonobstant, Hitchcock touche du doigt un problème crucial mais jusqu’ici, il se révèle mal à l’aise pour traiter pareil sujet : la déception est à la mesure de la grandeur du thème. Il est impossible de passer outre, encore moins de le classer comme chef d’œuvre pour ces mêmes raisons. Comprenons-nous bien. Il ne suffit pas de parler d’un thème d’importance, encore faut-il le traiter. Il ne suffit pas de montrer que Scottie se leurre pour que ce leurre soit mis à plat et que sa séduction n’opère plus, sinon à quoi sert de démystifier une illusion ? Maintenant que son sujet apparaît au grand jour, la suite entérine, dans sa mise en scène, la vision romantique d’une obsession qui ne l’est pas moins. Hitchcock mystifie une obsession qu’il prétend démystifier. Il se retrouve incapable d’éclairer les subterfuges de cette obsession de façon à ce que le spectateur puisse en comprendre les tenants et les aboutissants. Hitchcock est fasciné comme Scottie par cette obsession ; au lieu de nous désillusionner, il ne fait que révéler sa propre complaisance envers elle. S’il en prenait conscience, il serait plus détaché vis-à-vis d’elle en tant que cinéaste et en montrerait le côté risible. Au contraire, Hitchcock la traite avec gravité et pathos, ce qui est le mal même dont est atteint son personnage en quelque sorte. Celui qui a mis à distance le leurre d’une telle obsession en est dégagé. La séduction n’opère plus. S’il veut ensuite nous la faire partager, il tient à nous faire vivre son histoire mais pas à ce que l’on tombe dans l’illusion. Le problème qui se pose est : où est la frontière où l’on distingue que le cinéaste maîtrise l’obsession et non l’inverse ? Précisément, elle n’y est pas.

Avant de prendre en considération d’autres aspects, prenons en premier lieu la musique lyrique dont le film est saturé. On connaît la faculté d’adhésion que la musique procure en rapport avec des images et bien trop souvent, les metteurs en scène y ont recours abusivement pour masquer un certain vide ou un manque de confiance dans l’expressivité de leurs acteurs. Elle n’est nullement nécessaire par exemple lors de la scène au bord de l’océan quand Scottie et Madeleine s’embrassent passionnément. Retirons cette musique. Le spectateur assiste alors au baiser mais n’y « participe » plus ou si l’on veut il est dedans et dehors en même temps mais reste à une certaine distance. Avec la musique un peu guimauve de Herrmann, la mise en scène le fait adhérer à cette union d’une façon emphatique. La scène est cliché (couple, bord de mer et mer déchaînée) et on reconnaît le tic sentimentaliste. On veut faire rentrer le spectateur dans l’imagerie naïve et créer une adhésion facilement sentimentale. Tout cela pour dire que la mise en scène d’Hitchcock ne cesse de confondre plan de la réalité et plan du fantasme et il n’arrive jamais à établir une frontière narrative claire sur ce point entre ce que vit le personnage et le plan objectif de ce qui se passe réellement. D’où le côté hyper signifiant du film. Il sera difficile d’invoquer comme excuse le fait que cette approche est pour faire ressentir au spectateur ce que vit Scottie. Il est bien entendu que ce qui arrive à Scottie est humain et peut arriver à chacun d’entre nous. Mais ce qui se passe sur un plan strictement humain dans la vie ne doit pas être recouvert de la même illusion sur le plan artistique. On ne démystifie pas une illusion en faisant dans l’affectation ou en ne cherchant que l’adhésion sentimentale du spectateur  (cela n’est pas sans incidence sur sa réception). Sur ce point, Hitchcock va accumuler par la suite les plus grosses lourdeurs stylistiques et sombrer dans ce qu’on a appelé un romantisme noir. La fin sera, à cet égard, le point d’aveuglement ultime du cinéaste sur le propre sujet qu’il traite, signe patent de sa fascination morbide inavouée ou irrésolue.

Reprenons. Un peu plus tard, Scottie aperçoit une femme ressemblant à Madeleine. Il la suit et monte dans son hôtel. Elle n'est pas surprise de l'apparition de Scottie. Pourtant, elle ne s'attendait à rien et surtout pas à le voir. Si on imagine la chose, elle est invraisemblable car Madeleine sait très bien qui est Scottie d’autant qu’elle a comploté contre lui et doit en éprouver du remords puisqu’elle en est aussi amoureuse. Puis quand Scottie s'en va, ayant réussi à obtenir un dîner avec elle, Judy fixe la caméra et par un flash back, on nous explique tout : on revoit la scène où Madeleine monte dans le tour. Dans cette séquence qui est pourtant le point de vue subjectif de Judy, Hitchcock ne fait que reprendre la scène précédente sauf le plan où l’on voit Gavin Elster jeter sa femme du haut de la tour. Plus de cri ici de Madeleine dans la bande son.

Jusqu’ici, on était avec Scottie. Voici que maintenant, on change radicalement de point de vue. On accède aux souvenirs de Judy ce qui renverse et rompt le statut de la narration installé jusqu’à présent. Ce regard-caméra de Judy (suivi du flash back) est voulu comme intensément dramatique : on y ajoute une lumière rouge clignotante et la musique souligne pompeusement la scène. Au lieu de poser l’action, Hitchcock surdramatise. Comme si cela n’était pas suffisant, Judy écrit ensuite une lettre à Scottie où là encore tout nous est expliqué verbalement par sa voix intérieure. Elle nous raconte pourquoi et comment Galster s'est débarrassé de sa femme. Nouvelle redondance. On avait déjà compris par le flash backJudy est la même que l'autre, attention c'était un complot,  Judy est amoureuse de Scottie que si le mari a commis un tel crime cela, ce n’était pas pour épouser sa femme. Cerise sur le gâteau, elle nous apprend qu'elle est amoureuse de Scottie, fait qui était prévisible dans la façon dont cela est amené. Comme chacun sait, quand on complote contre quelqu’un du sexe opposé, on en tombe forcément amoureux. Ici, on annonce tout avec un gros panneau : «   ! »  Mais Judy déchire la lettre et de surcroît, nouvelle aberration, on revient juste après au point de vue de Scottie. La maladresse du scénario est patente. Cette rocambolesque surdramatisation ne sert qu’à délivrer certaines informations qu’il aurait été plus subtil de suggérer. Surtout qu’à la toute fin, dans la confrontation entre Judy et Scottie, Hitchcock nous ressert l’explication. Ultime redondance. Hitchcock s’englue. Le maître du suspense est plutôt le maître du rabâchage.

Pourquoi avoir opéré une telle rupture narrative avec force musique et force éclairage d’autant que si on la retire, le film ne s’en porte pas plus mal ? C’est le seul moment où nous rentrons dans les pensées de Judy. Le spectateur en sait plus long que Scottie pour la première fois. Au lieu de suivre Scottie comme nous l’avions fait jusqu’à présent, au lieu que le spectateur apprenne avec lui le véritable statut de Judy, et que tout cela soit rétrospectif, il sait tout. Une situation se fait jour : Madeleine n’est pas la femme de Glaster, elle a été manipulé par lui et devient une victime. Sa participation au meurtre sera passée quasiment sous silence, déresponsabilisation excusée par son amour pour Scottie. Si le spectateur ignorait que Judy n'était pas Madeleine, il serait troublé que Scottie fasse cette confusion. Une intéressante ambiguïté faisait surface. Outre que ce flash back est maladroit et inutile, il rassure le spectateur quant à l’illusion réelle de Scottie en plus de prendre en charge le drame affectif de Judy. Un chassé croisé s’instaure. Judy sait qui est Scottie alors que ce dernier ne sait pas qui est réellement Judy. Elle doit conquérir Scottie tout en sachant que celui-ci la prend pour une autre et fait tout pour la faire ressembler à Madeleine. Judy va-t-elle pouvoir dire sa vérité et de son côté Scottie va-t-il pouvoir aimer Judy pour ce qu’elle est ? En un mot, l’amour va-t-il les rassembler ? Hitchcock nous emmène vers un banal thriller amoureux dont on se doute bien qu’il va mal finir.

Scottie parvient à faire ressembler Judy à Madeleine. La scène qui suit nous entraîne vers le mélodrame noir et poisseux. Judy / Madeleine sort de la salle de bain dans une espèce d'halo. Scottie l’embrasse. La musique se fait omniprésente. Le plan se met comme à pivoter : on bascule de la chambre à la grange puis de nouveau à la chambre et tout cela finit dans une lumière verdâtre sur une musique lyrique. Ce moment est important car il y a jouissance pour Scottie d’avoir reconstitué Madeleine à travers Judy, de faire d’une personne morte une vivante. Pourquoi la mise en scène d’Hitchcock se fait-elle si mélodramatique à cet instant précis c’est-à-dire que cette illusion est emphatiquement montrée comme attractive ? Si Hitchcock tenait à nous faire comprendre que l’illusion de Scottie est vraiment une illusion, il se ferait déceptif et resterait à distance. Un peu plus tard, Scottie aperçoit le médaillon autour du cou de Judy, celui-là même que portait Madeleine. Hitchcock ne trouve rien de mieux que d’insérer encore un flash back sur le tableau que regardait Madeleine dans le musée. Redondance une fois de plus.

 La scène finale est le point d’orgue de tout ce qui a été mis en place par Hitchcock. Que se passe-t-il dans cette scène ? Scottie a découvert la machination dont il a été victime. Il emmène Judy à la vieille église espagnole, San Juan Batista, sur le lieu où la femme de Gavin Elster a été tuée. Scottie harcèle Judy de questions, s'en prend violemment à elle, utilise les mots de contrefaçon, de doublure et la démasque. Elle avoue. Il n'est plus dupe. Si on comprend que Scottie soit en colère pour s’être fait berner et qu’il emmène Judy dans la tour pour lui faire expier sa faute, il est encore dans le même temps dans l’illusion. Il appelle Judy à un moment Madeleine et dit : « Il est trop tard. » alors qu’il vient de démasquer le complot. Étrange amour que celui de Judy prêt à aimer un homme qui la prend pour une autre. Comme on pouvait s’y attendre, Scottie n’a plus le vertige. Hitchcock a déjà utilisé dans Marnie et La maison du Docteur Edwards notamment ce lourd mécanisme dramaturgique, digne d’une  « psychanalyse de Prisunic ».

Comment meurt Judy ? D'une façon grotesque qui sent le Deus ex machina et qui contente le sadisme du spectateur. Judy supplie Scottie, ils s'embrassent (musique lyrique) une religieuse apparaît, Judy prend peur et tombe. Ce n'est pas le fait que la religieuse apparaisse qui paraît singulier  (nous sommes dans une église) mais qu'elle apparaisse au moment du baiser réunificateur. Même une religieuse arrive pour rendre cet amour impossible aussi improbable pouvait-il déjà être. Difficile de faire l’impasse sur son intrusion et sur son symbolisme appuyé. Elle est le passage obligé de la sanction, du péché, vu comme une espèce de diable sortant de l’ombre (éclairage révélateur). Rappelons-nous une phrase de Madeleine quand elle va la première fois avec Scottie à San Juan Battista : « C'était notre endroit préféré, mais on n'avait pas le droit d'y jouer. Et sœur Teresa nous grondait. » Nous sommes dans une impasse. Si la religieuse n’intervient pas, que devient Scottie et Judy car leur amour est névrotique au possible ? Le spectateur serait sceptique d’assister à une telle union. Son intervention, par contre, empêche cette rocambolesque love story, ce qui est assez puritain pour le coup. Hitchcock ne prend pas une autre voie, pourtant plus crédible et réelle comme nous allons le voir. Non seulement cette scène est maladroitement amenée mais on a bien du mal à comprendre que Judy soit aussi surprise au point de tomber. Cela rend bien fragile tout ce qu'on nous a raconté jusqu’ici. Pour autant, la scène n’est pas fortuite. Ce n’est pas non plus une simple maladresse comme on pourrait le croire. Non pas que cet élément soit crédible mais Judy doit mourir coûte que coûte. L’aveuglement d’Hitchcock dans son traitement est flagrant : il accumule les invraisemblances et les lourdeurs métaphoriques pour conclure vaille que vaille son histoire et l’enfermer dans un hyperdramatisme. Comme je le disais plus haut, la mise en scène oscille sans arrêt du plan du fantasme au plan objectif de ce qui se passe réellement. Nous sommes dans un certain réalisme et non dans une vision strictement subjective du personnage. Si nous suivons Scottie dans son itinéraire, la caméra comme dans la mort de Judy reste descriptive (pas de caméra à la main ici). Comment expliquer les insistances et maladresses rencontrées tout au long du film (la religieuse sonne la cloche parce qu'une femme vient de mourir sans se poser la moindre question sur le fait qu’elle a causé la mort de quelqu'un !) ? En un mot, Hitchcock se fait trop présent ou si l’on veut, son désir déborde le cadre de l’histoire pour pouvoir l’envisager avec recul. Ce pourquoi il a besoin de finir sur une note lugubre et que la religieuse sonne, métaphoriquement parlant, le glas fatal du destin. La musique amplifie ce glas comme un point d’orgue et se fait lugubre.

Le moins que l’on puisse dire est qu’Hitchcock n’aborde pas sereinement toute cette obsession. On ne résoudra pas cette équation en disant que c’est le point de vue cauchemardesque de Scottie : cet aspect n’est pas mis en évidence formellement dans le film. Quand bien même, cela ne justifie pas le climat fataliste et sentimental de la fin. Faire mourir Judy évite à Scottie soit de l'aimer vraiment, soit de prendre conscience de sa névrose et d'assumer ses responsabilités. On a dit que le film était grave mais cela constitue-t-il une qualité ici ? On a beau jeu d’opposer ce côté sombre à l’habituel happy end hollywoodien mais l’un comme l’autre constituent le voile que l’on jette sur les réelles intentions. Comme dans beaucoup d'histoires de ce genre-là, c'est une fin « heureuse » ou ouverte qui constitue l'exception. Le climat lourd et fatal, la partition musicale, tout indique son romantisme noir qui, de ce fait même, ne peut jamais rien dévoiler. Au contraire, c’est cette jouissance du morbide qui est revendiquée à la fin. Au fond, si Scottie n’a pas conscience de son illusion, le spectateur ne l’a guère mieux appréhendée. Il aurait fallu au contraire que Scottie se rende compte de la supercherie, qu’il abdique et renonce (outre que le film soit plus sobre). Comme Hitchcock ne peut pas opter pour cette solution, il est obligé de faire mourir Judy d’une façon invraisemblable et d’emballer son film dans un conventionnel fatalisme qui fait l’impasse sur le thème qu’il traite. Il préfère finir son film dans la mythologie de l'amour malheureux propre au romantisme noir, créant une identification un peu gluante avec le spectateur. Fin tragique et consolatoire comme toutes les histoires d’amour impossible. Imaginons que Judy ne meurt pas. Scottie la laisse en haut et s'en va, seul. Ou que Scottie et Judy s’en aillent chacun de leur côté, un peu amers de s’être tant illusionnés. Le spectateur serait « privé » de cette morbidité attractive, désillusionné. Tout le cheminement de Scottie serait mis au grand jour.  Là, avec une telle fin fantasmatique, le mensonge subsiste et est rejeté irrémédiablement dans l’ombre.

Par Cours AIS Esthétique du scénario
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Dimanche 21 février 2010 7 21 /02 /Fév /2010 15:46

"C'est pour expulser la vérité au sujet de la violence qu'on se confie à la violence." René Girard

 

De la violence de la représentation à la représentation de la violence. Ce qui est éprouvé par le spectateur doit d'abord être construit dans l'oeuvre.

 

Cette distance critique doit se voir à l'oeuvre dans deux domaines surtout : la sexualité et la violence, deux domaines qui touchent de plein fouet tout individu. Extraits : Eyes Wide shut de Stanley Kubrick. L'art de la suggestion. La nécessité de résister à  la pulsion et à l'exhibition. L'envahissement de la "pornographie" soft ou non dans le cinéma de fiction auteuriste et comme néo-naturalisme. De même, et en parallèle, il y a la pornographie de la violence au cinéma.

 

Extrait : Funny Games de Michael Haneke en parallèle avec Pulp Fiction de Tarantino.

 

Explication de la Catharsis d'Aristote que l'on prend simplement comme un défouloir. C’est dire à quel point le terme est tombé en désuétude. Un concept qui passe à l'oubli, c’est une question fondamentale qui disparaît. Dans l'idée de catharsis comme défouloir, le point de vue est assumé par le spectateur et non plus par l'oeuvre. De surcroît, cette catharsis ne fait rien comprendre par exemple à la violence et ne fait que montrer de la violence (pour éviter temporairement d’y avoir recours croit-on). La catharsis n’est pas un processus à l’œuvre dans une fiction, c'est l'oeuvre elle-même. Elle n'est rien d'autre que l'expérience esthétique, expérience qui permet à l'oeuvre d'advenir, et  ne sert pas à purger le spectateur de ses passions. La catharsis révèle les contradictions, les fait éclater au grand jour et impose de les comprendre et de les résorber. C'est le rôle que l’œuvre d’art offre lorsqu'elle aborde la violence, puisque la violence, c'est la figure de ce que nous ne soupçonnons pas en nous. On ne joue pas avec la violence, la violence se joue toujours de nous. La représentation artistique sème le doute, dévoile le mensonge bien réglé que l'homme se fait à lui-même.

 

De nombreux livres, débats, articles ont essayé d'aborder cet éternel problème de la violence au cinéma sans arriver, semble-t-il, à adopter un point de vue pertinent et satisfaisant sur le sujet. Les deux fronts qui se font face n'arrivent pas à quitter un certain terrain idéologique et moraliste : le premier pense que la violence au cinéma est gratuite, dégradante et fabrique des tueurs à la chaîne ; le second se rabat sur le statut imaginaire du cinéma pour séparer arbitraitement la réalité de la fiction et ainsi légitimer la représentation de la violence car le spectateur sait qu’il est au cinéma et non dans la réalité.

 

D'un côté comme de l'autre, un bon nombre d’interrogations sont proprement passées à la trappe. Premièrement, ce n'est pas en plaquant des propos moralisateurs sur la violence au cinéma ou sur un tel débat que l'on comprendra et résoudra quoi que ce soit. Des propos indignés sont inutiles et ne cherchent jamais à saisir ce qui cause l'indignation elle-même. Au contraire, ils rassurent celui qui les professe en lui faisant croire qu’il est du bon côté de la barrière. Un cinéaste peut à juste titre être préoccupé par le sujet de la violence et le traiter dans une oeuvre. De surcroît, il peut en toute bonne foi se saisir de n’importe quel thème dérangeant et en faire un film. L’art et a fortiori le cinéma est précisément une manière poétique de comprendre des problèmes existentiels fort épineux. Ce qui importe, comme nous le verrons, c’est la façon dont cette violence est représentée à l’écran et non le sujet de la violence en lui-même. Là se situe le noeud qui est en fait rarement interrogé. Déclarer que tel film est violent et refuser de l’envisager sur le plan de son contenu et du traitement de ce contenu, c’est s’interdire de comprendre quoi que ce soit à un tel problème que l’on déclare par ailleurs grave et horrible.

 

Secondement - et le développement sera plus conséquent- , si le cinéma était séparé de la réalité et que les images sont aussi inoffensives qu’on le dit (que alors penser de la publicité ?), pourquoi interdire un film comme Le Juif Süss, film de propagande nazie réalisé en 1940 par Veit Harlan ? En suivant cette « logique », on devrait parfaitement tolérer un film qui représenterait des nazis en uniforme rose et en tutus s’amusant à torturer des juifs, histoire de pousser jusqu'au bout une telle absurde dichotomie. Mon intérêt n'est pas de faire de la provocation gratuite mais bien de montrer que l'image cinématographique n'est pas d’un côté radicalement innocente, ni de l’autre, absolument coupable. Le réel est insécable et ne peut pas être fragmenté en petits morceaux pour nous arranger comme bon nous semble. Les clichés véhiculés par le cinéma se retrouvent à un moment où à un autre dans la réalité et réciproquement.

 

Le raisonnement que l’on tient en s’appuyant sur l’imaginaire déresponsabilise les cinéastes et leurs œuvres. C’est oublier facilement que l’imaginaire n’est pas un domaine pur dans la représentation que nous nous faisons du monde et qu’il n’est pas a priori riche ou pauvre en soi. Il joue un grand rôle dans la façon dont nous nous faisons une image (mentale) de telle ou telle chose, de telle ou telle personne, image qui peut n’avoir aucun rapport avec la réalité concrète. Quand on assimile honteusement, comme dans la propagande nazie, les juifs à des rats, on peut très bien dire que ce que l’on voit à l’écran est situé dans le registre de l’imaginaire mais ce serait oublier que cette imagerie scandaleuse va avoir des effets tragiques dans la réalité en plus de faire appel au même imaginaire pour susciter pareille instrumentalisation. Autrement dit, l’homme a tendance à donner plus d’importance à l’image qu’il se fait du monde qu’à la réalité de celui-ci. Ce n’est pas un hasard si les totalitarismes se sont grandement intéressés au cinéma et à l’image. Ils savaient que l’on pouvait manipuler plus aisément les foules par un biais esthétique et poétique que par un discours rempli de concepts obscurs.

 

Il est donc extravagant d’exempter les cinéastes de toute responsabilité quant à ce qu’ils montrent et c’est sur le dos de la méchante société que les responsabilités sont dirigées, comme s’il n’y avait aucun rapport entre la société et ceux qui y vivent et la font. D’autres remarquent bien que tel film est « problématique » mais ajoutent aussitôt qu’il n’a jamais fait augmenter la violence dans la société, société qui produit tout de même des films violents. Si l’on suit cette voie illogique, il faut alors aller plus loin et exempter n'importe quel produit culturel violent de quoi que ce soit car la violence est une force mystérieuse qui vient on ne sait d'où. Jusqu’à quel niveau d’inconséquence va-t-on aller ? Il s’agit en fait de déresponsabiliser chaque « produit culturel » afin de faire croire que ceux-ci n’ont aucun impact dans la réalité ou sur les individus, car le consommateur fait le choix de les acheter et de les regarder en son âme et conscience, à ses risques et périls. Cette logique libérale, relativisme culturel aidant, tient avant tout à ne pas faire chuter les chiffres de vente et à permettre à tout un chacun d’accéder facilement à tel ou tel produit, de l’acheter et de le consommer. Si certains s’inquiètent d’une quelconque interdiction ou censure, qu’ils se rassurent, personne n’en a encore parlé.

 

Cette logique s'appuie sur la notion illusoire de l'autonomie qui, dans un système libéral, permet la production et la vente de n'importe quoi à n'importe qui ; celui-ci n'aura recours qu'à son libre arbitre ou à on ne sait quoi pour résister à la déferlante de produits culturels qu’on lui met sous le nez. Il y a là sans doute une confiance abusive donnée à la raison humaine (sous prétexte de liberté) qui, si elle était aussi forte qu’on le prétend, aurait permis depuis belle lurette de vaincre les « forces du mal » en l’homme. Certes, si Roland Barthes peut écrire dans  Sade, Fourier, Loyola : « Ecrite, la merde ne sent pas. Sade peut en inonder ses partenaires, nous n'en recevons aucune effluve, seul le signe abstrait d'un désagrément. », le problème n'est pas aussi simple. Roland Barthes parle de la littérature qui a un effet de réel nettement moindre que l’image. Cela dit, quel intérêt y a-t-il de montrer de la merde ou de barbouiller un livre avec des immondices ? On peut écrire : « Il lui enfonça un couteau dans le ventre et le sang gicla. », cela ne provoque pas une grande stupeur alors qu’un film qui montrerait une telle scène en gros plan suscitera nettement plus de crispations. Cela est tellement vrai qu’un jour, à une émission de cinéma, Monica Belluci eût bien du mal à regarder une scène du film de Jan Kounen, Dobermann, notamment celle où, dans une voiture en marche, la tête d’un des protagonistes frotte contre le macadam sur plusieurs dizaines de mètres. Le cinéaste, comme par hasard, vantait le côté bande dessinée ou ludique de son film.

 

Reprenons ce que nous disions plus haut. Il semble qu'une bonne fraction de la société soit devenue sadique au point de désirer voir des films violents ou fort complaisants avec la violence. Dans un article paru dans Le Monde , le philosophe Slavoj Žižek remarquait, à la suite du livre de Luc Boltanski et Eve Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme, qu’une nouvelle forme de capitalisme a émergé dans les années 1970, développant une organisation en réseaux fondée sur l'initiative et l'autonomie des employés. Le capitalisme a donc épousé l’idéologie autogestionnaire de l’extrême gauche pour en faire un slogan capitaliste. L’hédonisme tolérant qui en a découlé s'est si bien intégré à notre idéologie hégémonique que la jouissance sexuelle n'est pas seulement autorisée, elle est quasiment obligatoire sous peine de se sentir coupable. Nouveau dictat surmoïque. Slavoj Žižek pose alors une question dérangeante : « Toute cette ivresse de liberté n'aura-t-elle été que le moyen de substituer une nouvelle forme de domination à l'ancienne ? » L'appareil économico-culturel ne se contente pas de tolérer des produits de plus en plus choquants, il les génère directement à la source. La transgression est devenue une logique rentable du marché, poussant les individus dans un monde sans limites, mortifère. Le culte de la consommation contente une satisfaction immédiate des désirs mais engendre une morale de la survie et de la guerre de tous contre tous. L’on comprend peut-être, malgré un résumé par trop succinct de la situation, pourquoi la jeunesse, l’inculture, le ludisme, le second degré, le divertissement généralisé etc. ont été associés à la transgression et ont été les promoteurs de produits de plus en plus cyniques, produits qu’il fallait justifier coûte que coûte par un relativisme culturel. Dans sa dimension la plus radicale, ce processus est la disparition progressive de la sublimation et une voie ouverte vers une addiction généralisée, réitérant sans cesse une inaccessible « jouissance». Autrement dit, la mort ou l’autodestruction. Ce que résume fort bien Christopher Lasch : «  Sade imaginait une utopie sexuelle où chacun avait le droit de posséder n'importe qui ; des êtres humains, réduits à leurs organes sexuels, deviennent alors rigoureusement anonymes et interchangeables. Sa société idéale réaffirmait ainsi le principe capitaliste selon lequel hommes et femmes ne sont, en dernière analyse, que des objets d'échange. Elle incorporait également et poussait jusqu'à une surprenante et nouvelle conclusion la découverte de Hobbes, qui affirmait que la destruction du paternalisme et la subordination de toutes les relations sociales aux lois du marché avaient balayé les dernières restrictions à la guerre de tous contre tous, ainsi que les illusions apaisantes qui masquaient celle-ci. Dans l'état d'anarchie qui en résultait, le plaisir devenait la seule activité vitale, comme Sade fut le premier à le comprendre — un plaisir qui se confond avec le viol, le meurtre et l'agression sans freins. Dans une société qui réduirait la raison à un simple calcul, celle-ci ne saurait imposer aucune limite à la poursuite du plaisir, ni à la satisfaction immédiate de n'importe quel désir, aussi  pervers, fou, criminel ou simplement immoral qu'il fût. En effet, comment condamner le crime ou la cruauté, sinon à partir de normes ou de critères qui trouvent leurs origines dans la religion, la compassion ou dans une conception de la raison qui rejette des pratiques purement instrumentales ? Or aucune de ces formes de pensée ou de sentiment n'a de place logique dans une société fondée sur la production de marchandises. Dans sa misogynie, Sade perçut que l'émancipation bourgeoise, portée à sa conclusion logique, serait amenée à détruire le culte sentimental de la femme et de la famille, culte poussé jusqu'à l'extrême par cette même bourgeoisie. »  

 

Bien sûr, l’homme a un problème en général avec la réalité pour échapper à ses responsabilités, et en ce sens, l’addiction est un phénomène banal et inhérent à l’humain. Cependant, faut-il exempter chaque produit culturel violent de toute responsabilité afin qu’il puisse se vendre, étant donné qu’il ne permet pas de comprendre les problèmes posés ? C’est aussi  le cas des jeux vidéo. Un entretien du psychologue Yann Leroux dans Le Monde indique bien à quel point on justifie ce ludisme et ces jeux vidéo sous prétexte qu’ils soulagent ou que les jeunes sont horriblement diabolisés ! Il serait plus pertinent tout d’abord de leur apprendre à réfléchir, de les inciter à faire leurs devoirs ou de lire de grandes œuvres littéraires ou de grands films qui procurent une distance essentielle, ce que ce type de jeux ne peuvent faire. Une fois encore, on ne peut pas séparer le réel en deux ou de s’étonner que de tels jeux aspirent l’affectivité de nos chères têtes blondes au point d’exacerber leur violence intérieure.

 

Un autre problème surgit à ce stade. Qu'un artiste réveille la « bête» en nous, nous fasse éprouver le Mal au point où nous sommes tous plus ou moins enclin à le faire, on l'en remercie vivement. Faire entrevoir nos abysses, nos vertiges, nos fractures est une bonne voie d’accès à l’humilité mais à la seule condition, d’un autre côté, de faire comprendre un tel mécanisme, de le résorber narrativement d’une façon ou d’une autre plutôt que de le justifier, évitant la spirale du ressentiment. Il est évident que ce n'est pas un seul film qui « incite à tuer» ou favorise le passage à l’acte. C'est tout d’abord mal poser le problème ou le poser pour y répondre immédiatement par la négative, favorisant de surcroît la pullulation de ce genre de produits culturels puisqu'au fond, ils seraient fondamentalement inoffensifs. Cependant, les artistes ont leurs responsabilités dans ce qu'ils montrent, non seulement de ne pas faire dans la complaisance mais de traiter leur sujet avec subtilité, de restituer la complexité et l’ambiguité des choses, ce qui ne veut pas dire tout montrer avec des gros plans insistants. Comme dans la sexualité, il y a ici une pornographie de la violence qui a subi au fil des années quelques métamorphoses afin de  pouvoir se vendre.

 

À ce titre, les films de Quentin Tarantino représentent l’une des tendances les plus perverses du cinéma. Il dit par exemple : « Ouais, je ne ressens pas le besoin de me justifier. La violence est une forme de divertissement cinématographique. Me poser des questions sur la violence, c'est comme aller demander à Vincente Minnelli de justifier ses séquences musicales. Ca n'est qu'une des choses que l'on peut faire au cinéma et c'est l'une des plus amusantes. J'adore ça. C'est marrant» Mettre la violence sur le même plan qu’un numéro de claquettes montre l'absolu bêtise de tels propos et celle de faire un cinéma irresponsable comme si l’on pouvait comparer deux plans où le second (les claquettes) peut justifier le premier (la violence au cinéma). Outre le fait de ne pas avoir besoin de se justifier, ce qui est déjà problématique quand on l'affirme ainsi, on peut parier que l’auteur de Pulp Fiction n’osera pas mettre en scène la violence au cinéma avec des nazis faisant faire des claquettes à des juifs sous peine d’avoir quelques soucis, à juste titre.

 

Le cinéma de Quentin Tarantino joue sur plusieurs paramètres que l'on retrouve dans d'autres domaines qui se sont contaminé les uns les autres au fur et à mesure des années. Toute une époque en voie de déculturation grandissante vautrée sur ses propres valeurs déclarées « ouvertes » et souveraines était en marche depuis des décennies. Quentin Tarantino ne joue pas par hasard du rebelle-jeuniste, du fun et du ludique, de la violence esthétisée, ne cessant de copier-coller à droite à gauche, empruntant à la contre-culture si à la mode (blackexploitation, pulp, bande dessinée, musique pop/rock...) au point d'avoir été mise au centre par une nouvelle élite politique dans son exhibition permanente. Il réalise des films meilleurs que ceux de Van Peebles par exemple en prenant de meilleurs décorateurs et chefs opérateurs pour allécher son public. Typique de l’adolescent gâté actuel, vautré dans sa toute-puissance infantile, son cinéma désamorçe tout rapport trouble à la violence et la justifie pour en faire un produit commercial désarrimé de ses racines fondamentales. Non content de réaliser des films creux, aux scénarios vides et insignifiants, il a instillé une certaine atmosphère qui rend fun n'importe quel moment violent. C’est bien ce qui se passe dans Pulp fiction dans la scène où Vincent Vega (John Travolta) tue un homme par mégarde dans une voiture ou dans Kill Bill 1 où Beatrix Kiddo (Uma Thurman) démembre des dizaines de personnes dans un bain de sang épouvantable. Ce second degré est rusé car il permet au spectateur de se rassasier d’images violentes sans culpabiliser de l’impact désagréable que celles-ci occasionnent en temps normal. Ce n’est pas son navrant Inglourious Basterds qui y changera quelque chose dans cette vengeance fun, le tout étant agrémenté d’une ode au melting-pot, au métissage et au cosmopolitisme social avec cocktail de boissons et cassage du nazi comme dans un jeu vidéo, leur défonçant le crâne à coups de batte de base-ball. Ce n’est qu’une loi du talion que l’on tente de faire passer frauduleusement avec du fun. C'est bien pour cela que les jeunes « kiffent» les films du cinéaste américain. Si l’on comprend les retombées économiques d’une telle ruse, l’effet de réel de la violence est au passage proprement éliminé. Tout le problème d’une mise en scène au cinéma sur ce sujet est de retraduire le concret de la violence sans tomber dans la complaisance.

 

Second degré : Au coeur de ces dispositifs narratifs d'incitation à la perversion se trouve, il faut susciter l'intéressement avant d'arracher sa connivence. On part d'un individususceptible de résister pour arriver à un individu qui doit consentir. Cela pourrait porter un nom: il s'agirait d'un piège à névrosés permettant de passer de leur résistance à leur consentement. Autrement dit, ce piège permet de faire adopter à des névrosés des comportements pervers. Comment fonctionne-t-il?­­ ­

 

Ce piège met en jeu, on l'a vu, deux ruses: 1° la captation de l'intérêt et, une fois le processus lancé; 2° la substitution de l'objet au moment décisif. Il faut ici remarquer que ce dispositif ne met pas en jeu une discursivité critique (telle qu'elle se donnerait dans un jeu de questions/réponses ou de propositions/objections) mais une discursivité narrative  critique. Cette autre discursivité se présente donc comme un métalangage capable de briser et de dépasser le niveau critique. capable de rendre caduc ou désuet cet ordre linguistique

 

Nous ferons l'hypothèse ici que la connivence, premier temps du consentement, s'arrache aujourd'hui par ce qu'il est convenu d'appeler le second degré. C'est grâce au second degré que le propos échappe au questionnement critique, autrement dit ne devient plus objectable. Notons tout d'abord que cette rhétorique loge au coeur même du discours libéral. Dès les origines, en effet, ce discours a fonctionné comme une machine à détruire le discours critique en tant que fondé sur l'opposition du vrai et du faux. Ainsi en est-il de l'énoncé fondateur de Mandeville que nous avons déjà rencontré: «Les vices privés font la vertu publique.» Que dit-il d'autre que ceci: ce que vous prenez pour du vice, c'est en fait de la vertu. Ou encore: si vous le prenez au premier degré, c'est du vice, mais si vous le prenez au second, c'est de la vertu. Ce discours brouille donc tout repère et annule toute pensée démonstrative: il revendique de pouvoir dire tout et son contraire puisqu'il affirme qu'en fin de compte, le blanc est noir et que le faux est vrai —comme dans le discours pervers.

 

Voyons maintenant comment cette rhétorique procède pour s'imposer. Pour atteindre ce supposé second degré, il suffit que le narrateur fasse une provocation en disant tout de go ce que personne ne doit dire. La provocatio en latin, c'est l'appel et c'est parfois le défi. Quand je fais une provocation, j'appelle donc l'autre à me suivre, en le mettant au défi d'oser me suivre. Provoquer, en ce sens, c'est donc savoir qu'on dit... ce qu'il ne faut pas dire. Mais comme je le sais (que je ne devrais pas le dire), non seulement on ne peut pas me le reprocher, mais surtout j'institue un lieu où je hisse l'autre, celui qui m'écoute, à mon niveau, c'est-à‑dire en un lieu où il apparaît que nous sommes entre nous, un lieu restreint d'esprits supérieurs désinhibés où l'on peut tout dire, au contraire de l'espace public, marqué par les inhibitions multiples. Du coup, il devient difficile pour l'autre, le narrataire, hissé à cet endroit, c'est-à-dire mis dans le coup, de refuser la marque distinctive qui lui a été propo­sée. Celui qui n'accepterait pas de jouer ce jeu se mettrait en effet dans la position de s'exclure lui-même du cercle des affranchis où il vient d'être introduit.

 

Les cinéastes doivent prendre des précautions dans ce qu’ils montrent et nous faire comprendre pourquoi ils le montrent. Ce n'est pas un seul film qui pose problème mais bien toute une industrie culturelle qui a décidé, pour éveiller les pulsions sadiques des spectateurs, de repousser les frontières de ce qui est montrable. Consumérisme effrené, perte de la distance critique, le libéralisme ne craint pas de malmener les consciences et d’exploiter sans complexes et sans tabous les limites de ce qu’un individu peut supporter. L’attitude de Quentin Tarantino n’est pas unique, et il faut viser plutôt le processus que la personnalité d’un cinéaste, mais elle est symptomatique d’une totale irresponsabilité concernant les images qu’une société décide de présenter à son public. Il y a là sans doute un état d'esprit propre à une certaine cinéphilie qui s'est nourrie de films de genre au point d'en faire un objet de culte intouchable. Dans cette pornographie de la violence, ce sont les personnages de Sade qui ont gagné. Ils ont pullulé en masse et sont devenus spectateurs.

 

Il y a aussi à l’égard de ce genre de film une notion fréquemment utilisée, servant à légitimer la violence au cinéma : la catharsis. La phrase d’Aristote où il utilise ce terme est : « La tragédie (...) est une imitation faite par des personnages en action et non par le moyen d’une narration, et qui par l’entremise de la pitié et de la crainte, accomplit la purgation des émotions de ce genre. » (VI, 1449b). Si on veut analyser la catharsis, il faut comprendre le projet de la Poétique d’Aristote dans son ensemble. Aristote considère la mimésis du point de vue téléologique, c'est-à-dire concernant la fin qu'elle vise, de l'effet qu'elle veut produire. La catharsis n'est qu'un volet de cette mimésis et l'effet que vise la représentation est d'abord une sous-catégorie du plaisir général que prend l'homme à la reconnaissance, un plaisir avant tout cognitif. Aristote institue l’idée contre Platon que l'art est une représentation de la vérité des choses, opérant un moment fondateur de la philosophie de l'art car ce dernier atteint la vérité et provoque un plaisir de la reconnaissance chez le lecteur. Ce plaisir est issu de la mimésis et ce versant de la représentation est appelé catharsis. Ces deux dynamiques sont liées et sont réunies sous la dénomination de double catharsis : la catharsis désignerait le volet réceptif (au niveau des émotions ressenties par le spectateur) et la mimésis le volet diégétique (au niveau de la construction de l'histoire même). Dans le cas de la tragédie, si la représentation est représentation de l'effroyable et du pitoyable, la transformation mimétique vise à dégager la forme de ces émotions pour en permettre l'épuration. On pourrait comparer cette mimésis à la vaccination : il s'agit, non de faire disparaître les émotions (pitié, frayeur) mais de les donner à voir sous leur vraie forme inoffensive. Le vaccin, en présentant aux cellules lymphatiques une forme épurée du virus permet à la fois de neutraliser l'aspect négatif du virus tout en fournissant l'information nécessaire à sa reconnaissance par les cellules immunitaires. La réception n'est que l'aboutissement du procès mimétique qui prend place tout au long de la conception de l'oeuvre. Ainsi, lorsque la réception intervient, la mimésis a déjà travaillé dans toutes les autres parties de la tragédie qui en compte six. La réception est l'aboutissement ultime de l'œuvre, permettant à celle-ci d'exister pleinement. Et ce qui fait la modernité d'Aristote, c'est l'affirmation que le plaisir artistique est un plaisir cognitif : l'art nous apprend quelque chose et ne nous défoule pas.

 

Paul Ricoeur écrit à ce propos : « La catharsis est une purification — ou mieux, comme le proposent ces derniers, une épuration — qui a son siège dans le spectateur. Elle consiste précisément en ceci que le « plaisir propre » de la tragédie procède de la pitié et de la frayeur. Elle consiste donc dans la transformation en plaisir de la peine inhérente à ces émotions. Mais cette alchimie subjective est aussi construite dans l'oeuvre par l'activité mimétique. Elle résulte de ce que les incidents pitoyables et effrayants sont, comme nous venons de le dire, eux-mêmes portés à la représentation. Or, cette représentation poétique des émotions résulte à son tour de la composition elle-même. En ce sens il n'est pas excessif de dire, avec les derniers commentateurs, que l'épuration consiste d'abord dans la construction poétique. J'ai moi-même suggéré ailleurs de traiter la catharsis comme partie intégrante du processus de métaphorisation qui joint cognition, imagination et sentiment (1). En ce sens, la dialectique du dedans et  du dehors atteint son point culminant dans la catharsis éprouvée par le spectateur, elle est construite dans l'oeuvre; »

 

À l’inverse, le kitsch de la catharsis, c'est sa conception comme simple défouloir, à l’instar d’une envie d’uriner en quelque sorte. C’est dire à quel point le terme est tombé en désuétude. Un concept qui passe à l'oubli, c’est une question fondamentale qui disparaît. Quelle est cette question que soulève la catharsis et que l'on veut oublier ? C’est celle que pose justement l’art à notre être et qui nous éviterait de sombrer dans un repli autarcique dont l'un des visages est aujourd'hui le consumérisme ou la complaisance dans l'expérience vécue. À travers l'assimilation de la catharsis comme défouloir, on promeut une segmentation des types de fiction : il y aurait, d'un côté, la fiction qui prend son sens en soi et pour soi, et de l'autre, la fiction qui prend son sens dans la réception (le ressenti). C’est cette dernière réception qui créerait et justifierait le « sens » de l'œuvre. Dès lors, on peut faire tout et n'importe quoi, montrer les pires choses avec complaisance, un spectateur peut dire puisque tel est son ressenti : « Oui, c'est horrible mais parce que c'est montré, on en prend conscience et on l'assume. » Le problème est que la singularité de l’œuvre est évacuée  au profit des intérêts égoïstes de n’importe quel spectateur. Une fiction n'est pas là pour montrer mais pour représenter. Dans l'idée de catharsis comme défouloir, le point de vue est assumé par le spectateur et non plus par l'oeuvre. De surcroît, cette catharsis ne fait rien comprendre par exemple à la violence et ne fait que montrer de la violence (pour éviter temporairement d’y avoir recours croit-on). La catharsis n’est pas un processus à l’œuvre dans une fiction, c'est l'oeuvre elle-même. Elle n'est rien d'autre que l'expérience esthétique, expérience qui permet à l'oeuvre d'advenir, et  ne sert pas à purger le spectateur de ses passions. On ne voit une œuvre d’art comme on va chez le médecin pour qu’il nous guérisse d’un rhume. La catharsis révèle les contradictions, les fait éclater au grand jour et impose de les comprendre et de les résorber. C'est le rôle que l’œuvre d’art offre lorsqu'elle aborde la violence, puisque la violence, c'est la figure de ce que nous ne soupçonnons pas en nous. On ne joue pas avec la violence, la violence se joue toujours de nous. La représentation artistique sème le doute, dévoile le mensonge bien réglé que l'homme se fait à lui-même. Avec la tragédie, l'homme prend conscience de sa part d'ombre car si le mal n’était pas attirant, il n'y aurait pas de problème à faire le bien. Le mal est aussi source de plaisir.

 

Michael Haneke est l’un des rares cinéastes à traiter le problème de la violence par exemple dans Funny Games (1998) et à en proposer une esthétique cohérente et pertinente. Il tente de mettre à plat cette représentation de la violence et de lui redonner une concrétude. Funny Games est essentiel sur le sujet en plus d’être un film concernant le spectateur. Michael Haneke ne dénonce pas la violence à moins d’être un grand naïf étant donné que la violence existe depuis toujours. Le scénario est simple : un couple, Anna et Georg, avec leur enfant, Schorschi, et un chien dans une voiture, jouent à reconnaître des morceaux de musique classique. Le couple s'installe pour de paisibles vacances dans leur maison de campagne. Un couple aisé. Cultivé. Possèdant tout le confort moderne, beau bateau, belle voiture et belle villa. Ambiance simple, chic, paisible. Le spectateur est en terrain connu. La musique classique que le couple écoutait est brutalement interrompue par une musique de John Zorn. Le générique commence. Bientôt, deux jeunes hommes vont rentrer dans la maison, le chien va mourir, Georg aura la jambe fracturée. Les deux jeunes hommes leur annonceront qu'au petit matin, à 9 heures, ils seront tous morts.

 

Le film, plus ou moins inspiré d’un fait divers, commence comme un thriller psychologique mais le cinéaste en pervertit tous les codes. Le spectateur est pris à parti. Clin d'oeil et apartés de Paul à la caméra (« Vous pensez qu'ils ont une chance? Vous êtes bien de leur coté ? Sur qui misez-vous ? » ou encore « Vous en avez assez ? ») Habituellement, l'enfant et le chien sont épargnés dans ce genre de film. Michael Haneke, lui, commence par eux. Schorschi réussit à s'enfuir mais il est vite rattrapé. Retour à la case départ. Il est impossible de reprocher au cinéaste de se brûler les ailes précisément parce qu’il ne crée pas des zones de suspense pour donner du rythme à son histoire mais pour tromper le spectateur sur sa propre attente et sur l'attente que le cinéma a créée depuis longtemps sur ce genre de scènes. Ce n'est pas un hasard s'il insiste si longtemps sur le téléphone portable, exaspérant jusqu'à l'extrême limite la patience du spectateur sur la possibilité de sauver le personnage d’une mort certaine. De même quand Anna court sur la route et hésite à arrêter une voiture. Elle se cache croyant qu’il s’agit de celle des assassins. La voiture passe. Une deuxième arrive... Anna l’arrête. À tort. Jusqu'au bout, le film nous fait croire qu'un des membres de la famille va s'en sortir. Si Michael Haneke pousse ce stratagème jusqu'au bout (notamment dans la scène de la télécommande qui en est le point culminant), c'est pour bien montrer le leurre dans tout son artifice. Funny Games est un film sur l’image et les stéréotypes déréalisés qu'elle véhicule (et des comportements qui s'ensuivent) dans nos sociétés modernes. Un indice ? Quand le père demande à Paul pourquoi ils commettent de tels actes, ce dernier invente une situation sociale catastrophique à son ami Peter. Et celui-ci pleure ! Mais Paul avoue que tout cela n'est pas vrai, et Peter se remet à sourire. Michael Haneke met ici le doigt sur les fausses raisons qui poussent à la violence et les tournent en dérision. Les médias nous parlent du malaise des banlieues, de la fracture sociale, du chômage mais ces deux jeunes oisifs sont issus du même milieu que le couple qu'il va torturer. La violence ne vient pas seulement d'un milieu social particulier. C'est un problème humain avant tout. Michael Haneke nous montre aussi que l'apparent pacifisme du progrès technique nous coupe du monde. Le couple est à la fois victime et responsable de leur enfermement. Leur maison est isolée, le portail életronique empêchera leur fils Schorschi de sortir chercher de l'aide et le portable plongé dans l'eau deviendra inutilisable. Les oeufs que les deux hommes viennent chercher au début du film prennent ici tout leur sens comme atomisation du monde contemporain.

 

Il est impossible de dire que le cinéaste justifie la violence. Il retraduit sans complaisance l'effet de réel traumatisant de celle-ci (hors champ). C’est le point crucial qu’il faut relever. Si certains croient que le cinéaste évacue la violence d’un côté pour la réintroduire de l’autre, en toute obscénité, on se demande alors ce qu’ils pensent de cinéastes qui ne se gênent pas d’en montrer grassement. Là est justement la frontière précise sur laquelle le cinéaste autrichien met le doigt car bien souvent au cinéma, soit on montre la violence en faisant durer le plan, soit au contraire, on ne s’y attarde pas, voire on l’élude. Ceux qui reprochent à Michael Haneke de verser dans des « pudibonderies de jésuite» ne trouveront aucun plan concret qui exprimera une fascination béate de la violence, encore moins pour en passer en contrebande. Pourquoi la critique négative de la consommation d’images violentes serait-elle digne d’une démarche de curé ? Qu’en est-il alors de pouvoir montrer complaisamment de la violence ?  Pourquoi tant de spectateurs regardent-ils des films comme Saw etc. ? On peut trouver moult prétextes à voir des films violents, voire gore ou du même acabit, mais ces justifications n’éludent pas le fait réel que l’on en voit, que l’on s’en repaît, second degré ou non. Nous savons que l’homme aime se forger des imageries rassurantes qui le mettront à l’abri de ses faits et ses gestes. Et Michael Haneke est gênant en dévoilant la fascination de ceux qui aiment voir de la violence au cinéma, d’une manière directe ou indirecte, secrète ou non.

 

Même s’il y a un tas d’éléments qui permet de vérifier si le cinéaste est complaisant ou non en matière de violence au cinéma, ce qui est important, c’est ce qui est vu car l’être humain est un être de désirs et le mécanisme de la vision est fortement attaché au désir. On se demande pourquoi des spectateurs regardent des films violents et font croire ensuite que tout cela est innocent, pris au second degré (le si commode second degré) comme s’ils étaient ignorants devant une telle représentation de la violence. Fera-t-on croire que ceux qui exercent la mode scandaleuse du happy slapping (filmer des actes de violence par un téléphone portable et les montrer à ses amis) le font pour faire du hors champ et pour que leurs exactions ne soient pas vues ? Certains cinéastes prétendent dénoncer la violence par un discours mais ne cessent d’en montrer à chaque plan ou de trouver prétexte à tuer sans arrêt des méchants. Leur discours ne sert que de paravent à ce qui est explicitement vu et montré. Chez Michael Haneke, nous sommes dans la suggestion, voire le hors champ. Il n’y a là aucun tour de passe-passe. Si l’on décide de filmer et de comprendre un tel sujet, il est évident que l’on ne peut pas évacuer tout contexte violent, mais alors le cinéaste doit faire attention à ce qu’il montre et la durée de ce qu’il montre. Ce pourquoi des cinéastes comme John Woo, Quentin Tarantino, y compris Sam Peckinpah, sans parler de tant d’autres, sont plus qu’ambigus avec le traitement de la violence. Ce problème est presque insurmontable car Michael Haneke s’inquiétait de voir transformer Funny Games en film culte, plus pour l’expérience limite qu’il procurait que pour la signification du film. Cependant, à une telle question, il est aisé de vérifier si le cinéaste prend ses responsabilités ou ne les prend pas.

 

Si cette consommation de la violence est âprement défendue et justifiée, c’est qu’elle suscite des intérêts de toutes sortes, affectifs, libidineux, sadiques, intérêts subjectifs (personnels et privés) extra cinématographiques concernant la sphère égocentrique, comme en circuit fermé. Que cela fasse plaisir à certains spectateurs ne fait aucun doute mais que cette consommation et cette complaisance fassent œuvre d’art en est une autre. C’est encore se méprendre sur la distinction entre l’agréable et le Beau. Pour Emmanuel Kant, l’agréable concerne aussi les animaux dénués de raison alors que seule la beauté concerne les êtres de nature animale et raisonnable comme les hommes. Nous sommes dans la représentation artistique où l’agréable n’a aucune espèce de valeur. À ce compte-là, un film pornographique pourrait être déclaré recevable. Or il ne l’est pas. L’on sait que pour le philosophe la satisfaction pour le beau est spécifique : « On peut dire que, parmi ces trois sortes de satisfaction, celle du goût pour le beau est la seule et unique qui soit une satisfaction désintéressée et libre ; car aucun intérêt, ni l'intérêt des sens ni l'intérêt de la raison, n'oblige à donner son approbation. » Car recommander, vouloir et justifier de la violence sur un écran, de la violence explicite entendons-nous bien, c’est précisément être captif et prisonnier d’intérêts qui, bien souvent, échappent au spectateur. L’expression « À chacun son goût » n’est valable que pour l’agréable et non pour le Beau.

 

Funny Games n’est donc pas un film moraliste dans le sens où il ne plaque pas de bons ou de mauvais jugements simplistes sur la violence. En ce sens, le cinéaste ne dénonce rien contrairement à ce qu’on dit à tort et à travers. Il ne dit pas que la violence n’existe pas, qu’elle ne fait pas partie de l’être humain ou que « La violence, c’est mal » et c’est tout. Au contraire, il la prend à bras le corps et tente de nous faire comprendre son mécanisme. Que la violence existe est une chose, qu’on la justifie en est une autre. Le cinéaste veut montrer comment la déréalisation de la violence s’exerce en l’homme et dans le monde. Au niveau du désir, montrer une scène sexuelle ou violente (ou les deux) relève du voyeurisme à l’instar du film pervers de Gaspard Noé, Irréversible (2002). Même si le spectateur supporte mal ce genre de scène, il ne peut pas ressentir, secrètement ou non, l’envie d’en voir (le fameux phénomène de voir un accident de la route). Prenons la scène dans Funny Games où les deux jeunes hommes demandent à Anna de se mettre nue, histoire de voir si elle n’a pas, vu son âge, quelques bourrelets. Un cinéaste voyeuriste nous aurait montré Anna nue tout en prétendant s’indigner d’une telle action de la part des jeunes hommes. À l’inverse, Michael Haneke ne la montre pas nue parce qu’il sait que le sadisme et le voyeurisme rôdent toujours en nous d’une façon ou d’une autre. Il décide de nous « frustrer », d’aller contre les intérêts troubles du spectateur et ne filme que le visage d’Anna pour nous retraduire la douleur de cette femme forcée d’accomplir un geste humiliant. Un peu plus tard, en dehors de l’éclairage malsain d’une telle scène, il nous montrera Anna en soutien-gorge et en slip. Voilà ce que nous voulions tristement voir, voir une femme nue et humiliée sur un écran ! Dans une autre scène, Anna s'empare du fusil et tue Peter. C’est la seule scène ouvertement sanglante du film. Michael Haneke prend bien soin de laisser passer quelques secondes avant que Paul ne prenne la télécommande. Le temps que le spectateur croit que la scène a réellement eu lieu, que le soulagement et la satisfaction s'installent réellement dans sa tête. Brusquement, Paul prend la télécommande, rembobine le film Funny Games juste avant qu'Anna ne prenne le fusil. Le film reprend alors son cours mais là, Paul s'empare du fusil avant Anna. Le spectateur devrait comprendre que cette scène dont on le frustre, c'est ce qu'il aurait aimé voir. Ce meurtre, il l'a légitimé moralement, psychologiquement, affectivement. Tout le problème est là. Si le cinéaste montre cette seule scène sanglante, c’est bien pour que le spectateur soit soulagé par la vengeance d’Anna, de voir que le jeune homme soit tué. Sauf que Michael Haneke n’en reste pas là. Il retire cette scène afin de nous faire saisir le mensonge de la fiction habituelle et la séduction qu’elle opère en nous en légitimant notre sadisme et notre ressentiment. Dans une telle scène d’habitude, nous ne comprenons pas le mécanisme de la vengeance, nous le légitimons ! Michael Haneke, lui, en montre toute la fausseté au niveau narratif puis au niveau moral. Le spectateur dans notre société est devenu une télécommande sur laquelle on appuie pour téléguider ses choix, ses désirs, ses envies tout en pensant qu’ils viennent de lui. C'est à propos de cette scène qu’une phrase de  Michael Haneke prend tout son sens: « La question n'est pas de savoir ce qu'on a le droit de montrer, mais comment permettre au spectateur de comprendre ce qu'on lui montre. »

 

Cette violence gratuite des films déréalise la véritable violence au point que cette dernière n'apparaît plus réelle, traumatisante. L'individu peut perdre conscience de la réalité et ne plus se rendre compte que la violence fait mal. C'est le cas de ces deux jeunes hommes. Ils jouent. Le cinéaste ne nous montre pas les crimes de Paul et Peter mais la  douleur que provoque leur jeu. À travers Funny Games, Michael Haneke poursuit sa réflexion sur la déréalisation généralisée de notre monde moderne, aseptisé, clos, rassurant, hyperdémocratique. Déréalisation qui créé des êtres tellement coupés de la réalité qu'ils en viennent à s'amuser à tuer.  Le film ne critique pas seulement la manière dont la violence est déréalisée, mais cette déréalisation elle-même qui touche tous les aspects de la société. Dans un entretien, le cinéaste rapproche les comédies sous le régime nazi des films de divertissement actuels . À force de nier la réalité, la réalité devient incompréhensible, inintelligible. Dans 71 fragments d'une chronologie du hasard, Michael Haneke montre à quel point notre société post-industrielle atomise les individus. Ceux-si se renferment sur eux-mêmes, dans leur hobbies, fuient dans leur imaginaire. Cela ne peut déboucher que sur la folie et le sang, thème déjà à l'oeuvre dans Benny's vidéo qui raconte l'histoire d'un adolescent passant son temps à regarder des films violents. Il tuera une amie pour voir ce que cela fait et dénoncera ses parents pour avoir caché son cadavre. « Dans les films hollywoodiens, qui dominent le monde, les stars tuent en toute légitimité parce que le scénario leur fournit de bonnes raisons de le faire. La violence est justifiée. Consommable. Moi, je veux montrer à quel point une telle attitude est dangereuse. Car pour comprendre la violence, il faut bien plus qu'un film d'une heure quarante ou un bouquin de deux cents pages. Or le cinéma repose sur un grand mensonge. Il estompe la réalité. D'ailleurs, certains expliquent qu'ils tuent rien que pour voir quelle sensation ça fait. Eh bien, dans mon film, vous ressentez ce que ça fait ! Et vous êtes obligé de voir la réalité en face : c'est horrible, douloureux et ce n'est pas un jeu ! » disait le cinéaste qui rajoutait concernant ce problème : « Les films de John Woo ne rendent pas compte de la réalité de la violence, de la douleur, de la mort. Ce sont des ballets qui l’embellissent, qui la dématérialisent. Rien à voir avec la réalité des choses. La mort, la violence, la douleur constituent des épreuves excessivement dures, les plus dures qui existent. Quand on les met en scène dans un emballage qui procure du plaisir, on touche à l’irresponsabilité des auteurs. Elle est d’autant plus grave que notre société devient de plus en plus violente, de plus en plus dure. Tous les artistes ont une responsabilité morale envers la société dans laquelle ils vivent, envers les êtres humains. John Woo comme moi. Nous ne pouvons pas faire de la violence, de la douleur un jeu duquel on extraie du plaisir. »

 

Élargissons un instant pour considérer le contexte de tels films violents. Pris dans un tel tourbillon d’immédiateté, ce que Bernard Stiegler appelle le « capitalisme pulsionnel », il n’est pas étonnant qu’à la longue des personnes finissent par perdre pied. « Le capitalisme s'est structuré comme une économie libidinale de la sublimation, mais de telle sorte que cette économie libidinale a soumis tous les objets du désir au calcul, c'est-à-dire à la désingularisation, ce que l'on peut appeler avec Max Weber et Marcel Gauchet, un désenchantement, et à ce point tel que cette économie libidinale capitaliste s'avère aujourd'hui autodestructrice : elle se ruine elle-même, ce qui veut dire aussi qu'elle détruit toutes les circonstances - et, avec elles, les existences et les motifs d'exister, car une consistance est avant tout un motif. » Le psychopouvoir, selon lui, utilise ces techniques de la culture ou de la cognition, non pour l'élévation collective du niveau de la pensée mais comme des techniques de manipulation de l'esprit. La financiarisation de l'économie organise la baisse de la valeur esprit, détruit ce qui permet à chaque individu d'être une singularité, de pouvoir faire des choix véritables. Le capitalisme a besoin de contrôler les comportements et développe des techniques de captation de la libido conduisant vers une destruction du désir. Il n’y a pas de désir sans singularité. C'est la libido qui est liquidée, ceci conduisant au capitalisme pulsionnel, à la télévision pulsionnelle, au cinéma pulsionnel, à la politique pulsionnelle. Ces technologies de contrôle et de psychopouvoir installent des situations massives de servitude volontaire, de fascination et d'anesthésie sans équivalent dans l'histoire. Notre société repose sur l'irresponsabilité tendancielle du consommateur puisqu’il est un consommateur de services.

 

En revanche, Michael Haneke manque de pertinence concernant le film de Stanley Kubrick, Orange mécanique (1971) qu’il considère à tort comme problématique concernant la violence. Il pense que l’auteur de Barry Lyndon a esthétisé la violence ou qu’il l’a rendue séduisante. Il est vrai que la frontière n'est pas facile à cerner au premier abord. Michael Haneke oublie que la violence a une « beauté », beauté certainement scandaleuse. Car les œuvres d’art donnent une description « belle » de choses qui, dans la nature, sont horribles. Quiconque a vu les tours du World Trade Center percutées par les avions en septembre 2001 peut trouver que ces images possèdent une indéniable et troublante beauté. Certaines personnes ont déclaré que Ben Laden avait copié les films hollywoodiens. Montrer cette troublante beauté de la violence n’est pas justifier la violence à la condition d’en dévoiler aussi l’envers, l’horrible réalité sanglante. Stanley Kubrick, fort au courant de tout ceci, déclarait à propos des batailles napoléoniennes : « Les batailles napoléoniennes sont si belles. On dirait d'immenses ballets mortels. (...). Elles possèdent une qualité esthétique qui n'a pas besoin d'un esprit de stratège pour être appréciée.  Il y a une esthétique en jeu, pareille à un grand morceau de musique ou à la pureté d'une formule mathématique. Je veux rendre aussi bien cette dimension que la réalité sordide du combat. Il y a un étrange contraste entre les dégâts humains de ces batailles du passé, et la pure beauté de leur plastique, de leur composition. » C'est ce que disait le  peintre Zoran Music quand il dessinait les cadavres empilés dans un camp d'extermination et les trouvait «  beaux » et non seulement horribles. Ne voir que l'horreur est dangereux car c'est être assujetti et prisonnier de cette horreur, c'est se laisser contaminer par elle et enclencher un terrible ressentiment qui, à son tour, peut déboucher sur le meurtre. Stanley Kubrick n’a pas jonglé négligemment avec la violence car il ne cesse d’en montrer la terreur et l’horreur, notamment dans la scène où Alex tue et viole la femme de l’écrivain. De même, il montre l’absurdité de supprimer radicalement la violence dans l’individu par les moyens de la science quand Alex subit le traitement Ludovico. De surcroît, on ne peut scinder Orange mécanique en deux ou trois parties et considérer que la première par exemple est tendancieuse. Il faut prendre le film dans son entier et dans sa continuité. À cet égard, et pour en terminer sur ce sujet, Le Sacre du printemps d’Igor Stravinski nous montre bien cette beauté du mal puisque l'histoire parle d'un sacrifice. Milan Kundera écrit : « La musique, avant Stravinski, n'a jamais su donner une grande forme aux rites barbares. On ne savait pas les imaginer musicalement. Ce qui veut dire : on ne savait pas imaginer la beauté de la barbarie. Sans sa beauté, cette barbarie resterait incompréhensible. (Je souligne : pour connaître à fond tel ou tel phénomène il faut comprendre sa beauté, réelle ou potentielle.) Dire qu'un rite sanglant possède une beauté, voilà le scandale, insupportable, inacceptable. Pourtant, sans comprendre ce scandale, sans aller jusqu'au bout de ce scandale, on ne peut pas comprendre grand chose à l'homme. Stravinski donne au rite barbare une forme musicale forte, convaincante, mais qui ne ment pas : écoutons la dernière séquence du Sacre, la danse du sacrifice : l'horreur n'est pas escamotée. Elle est là. Qu'elle soit seulement montrée ? Qu'elle ne soit pas seulement dénoncée ? Mais si elle était dénoncée, c'est-à-dire privée de sa beauté, montrée dans sa laideur, ce serait une tricherie, une simplification, une "propagande". C'est parce qu'il est beau que l'assassinat de la jeune fille est tellement horrible. » Les grands artistes tentent de saisir ce que l’homme a de plus trouble sans pour autant le légitimer. Au lieu de faire dans le lyrisme, ils prennent une distance et restituent par leur art un portrait apollinien de l'extase dionysiaque, afin que nous comprenions la séduction et l’ambiguïté du mal. Bien sûr pour ne pas y succomber.

 

Dans le film sous-estimé de Roman Polanski, La Neuvième porte, Dean Corso (Johnny Depp) doit tirer sur un homme, Boris Balkan (Frank Langella) ; celui-ci est en feu et souffre atrocement. Corso décide de l’abattre pour abréger ses souffrances. D’habitude, le personnage aurait tiré sans hésiter comme s’il maniait les armes depuis sa plus tendre adolescence mais Roman Polanski n’est pas un cinéaste irresponsable. Dans une situation qui incite un homme a en éliminer un autre avec facilité, surtout pour abréger ses souffrances, le cinéaste fait trembler la main de Corso... Il n’est pas facile de tuer un homme à terre, même en feu. Voilà une façon simple de retraduire la réalité au cinéma et de redonner au spectateur une conscience de celle-ci à travers les images. On se souviendra de la première séquence, quand le mari de Liana Telfer (Lena Olin) se pend et est obligé de s'y reprendre à plusieurs fois pour faire basculer le siège. La caméra montre le lustre qui s'affaisse, des bouts de plâtre qui tombent sur le sol, les pieds de Telfer qui s'agitent. Alors qu’au cinéma, on se pend avec une facilité déconcertante, Roman Polanski nous en présente toutes les difficultés. À bien y regarder, rares sont les metteurs en scène qui ont montré une pendaison de cette manière-là, aussi simple et concrète, sans pointer la corde serrant le cou de la victime. La caméra avait montré auparavant le personnage écrivant à son bureau, entouré d'une somptueuse bibliothèque, puis s’était attardée à cadrer le siège avant de pointer la corde… Woody Allen dans Coups de feux sur Broadway (1995) fait preuve d’une autre retenue en ce qui concerne la violence. Au tout début, des mafieux abattent froidement plusieurs personnes mais jamais la caméra ne s’attarde sur les cadavres, n’abuse de ralentis complaisants. Vers la fin du film, Cheech, le garde du corps qui se révèle un dramaturge né, décide d’abattre sa protégée, Olive, car celle-ci sabote par son interprétation la pièce qu’il a réécrite. Il l’emmène sur un quai et l’abat froidement. La victime est hors champ et l’on ne voit rien de l’assassinat.

 

Cette représentation de la violence ne cesse d’être d’actualité. Prenons un fait récent. Le cinéaste Romain Gavras, fils du cinéaste Costa-Gavras, l'un des fondateurs de Kourtrajmé (inversion du mot court-métrage, procédé typique de la rébellion d’état), a réalisé un clip, intitulé Stress, de l’album du groupe français Justice (« musique » électronique toujours aussi affligeante) dans lequel huit adolescents sortent de leur cité taguée à souhait, se dirigent vers Paris et agressent sur leur passage tous ceux qu'ils croisent. Dans un article du Monde daté du 26 juin 2008, Romain Gavras dit : « Nous aimons susciter des réactions fortes. Aujourd'hui, tout est mou autour de nous ou alors réduit à des slogans pseudo-politisés simplets. Tout doit comporter un message moralisateur, même les publicités ! » Face à la mollesse, la seule réplique possible serait de « susciter des émotions fortes » au point de débarrasser un clip de toutes distances ou de toutes précautions ? Il ajoute : « Alors que la société, la vraie vie, elles, ne sont pas morales. » En quoi faudrait-il se débarrasser de la morale (la morale n’est pas le moralisme) au point de supprimer tout recul ou toute distance dans une « œuvre » ? Sans oublier au passage que la « vraie vie » n’est pas un film et que l’on se demande en quoi ce qui n’existe pas dans la réalité ne devrait pas non plus se retrouver dans un film.

 

Pour un réalisateur qui pense que son clip est transgressif (« Je ne le trouve pas provocant, mais transgressif. »), un transgressif officiel, obligatoire et permis, il est étonnant que Romain Gavras pense que l'absence de message clair soit une bonne chose. « Dans Stress, le plan le plus dur montre une bouteille cassée sur la tête d'un homme… Mes images sont dures à supporter parce qu'elles ne comportent pas d'avertissement du style : La violence, ce n'est pas bien. Pour moi, l'intérêt et la modernité du film tiennent à ce parti pris. Une explication simplette l'aurait cassé. J'ai envie que les gens le voient et, une fois passée l'émotion de la première vision, qu'ils le décortiquent, l'interprètent à leur manière. » Romain Gavras cumule tous les clichés en vigueur, comme celui où il suffit de faire simplement des images d’une violence gratuite pour qu’ensuite les spectateurs les interprètent à leur façon ! Comment alors vont-ils comprendre le vrai du faux dans un clip vide du moindre recul ? Peut-on voir et comprendre des images violentes sans aucune éducation ou initiation ? Étonnamment, le réalisateur considère que ce clip a été conçu pour être vu sur Internet où le spectateur sélectionne ce qu'il regarde. « Ma responsabilité tient à ce choix de diffusion. » ajoute-t-il. Il est curieux à la fois d’orienter ce clip vers un média particulier, de demander à n’importe quel spectateur d’interpréter les images comme bon lui semble tout en voulant écarter des spectateurs sur d’autres médias. Les images seraient-elles douteuses ? Pourquoi l’internaute posséderait-il ce pouvoir si particulier de sélectionner ce qu'il regarde et non le téléspectateur ? Que d’inconséquences !

 

De telles contradictions marquent bien le problème qu’il y a à s’étonner que des actes de sauvagerie arrivent dans la réalité tout en dépossédant les images de toute signification. Dans ce cas, pourquoi ne pas montrer des images de pure sauvagerie  ? Quelle serait la différence ? Un tel clip joue sur les frontières de l’irresponsabilité, du victimisme et de la rébellion. Passe ici que la « musique » rap et techno soit d’une nullité confondante, il s’agit d’excuser de véritables voyous en prenant l’exemple des conditions sociales, des discriminations arborées comme des pin’s et surtout de tuer tout véritable débat en accusant d’office son interlocuteur d’être un réactionnaire moisi, un support du Front National, que sais-je encore ? Chris Marker est intervenu pour défendre ce clip, dans un article sans argument publié sur le site www.poptronics.fr puis dans Libération. Il écrit : « Tout le monde a le droit d’exprimer une opinion ou un blâme, mais il faut une sacrée dose d’outrecuidance pour décider, non de la portée éventuellement négative d’une œuvre, mais de l’intention intime de son auteur. » On se demande en quoi l’on ne peut pas décrypter l’intention de son « auteur » mais il tient des propos plus déroutants encore quand il établit un parallèle grotesque entre ce clip (« Un poème noir, violent, sans concession, sans alibi ») entre ce « poème » ( cet « objet non identifié ») à 2001, l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick. Un snuff movie pourrait-il être comparé à Orange mécanique ? Tout ce climat détestable indique que le cinéma s’est indexé sur la rébellion officielle, légitimant de voir des images violentes tout en évacuant les véritables questions sur le sujet. Les conséquences dans la réalité seront, de toute manière, tragiques.

Le Monde du 2 juin 2008, La véritable leçon à tirer de Mai 68, par Slavoj Zizek.

Christopher Lasch, La Culture du narcissisme, Flammarion, Champs, 2000, p.105-106.

Le Monde du 27 mars 2009.

http://www.bbc.co.uk/films/2003/10/06/quentin_tarantino_kill_bill_volume1_interview.shtml

« Yeah, well I don't feel the need to justify myself. Violence is a form of cinematic entertainment. Asking me about violence is like going up to Vincente Minnelli and asking him to justify his musical sequences. It's just one of those cinematic things you can do, and it's one of the funniest things. I love it. It's fun. »

Les films de Van Peebles pourraient être traités de nos jours de racistes tellement ils véhiculent un wagon de clichés sur les noirs.

Aristote, Poétique, Livre de poche, 1990, p.92-93.

Paul Ricoeur, Temps et récit 1, Points-Seuil, 1991, p.102.

Emmanuel Kant, Critique de la faculté de juger, op. cit., p.138.

Mad Movies n°111, 1998.

Aden, 14 janvier 1998.

Mad Movies n°111, 1998.

Bernard Stiegler, Economie de l'hypermatériel et psychopouvoir, Mille et une nuits 2008, p.24.

Positif N°464, page 11-12

Jean Clair, La barbarie ordinaire, Gallimard, 2001.

Milan Kundera, Les Testaments trahis, Gallimard, 1991, p. 113.

Par Cours AIS Esthétique du scénario
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Samedi 9 janvier 2010 6 09 /01 /Jan /2010 22:55

La pianiste de Michael Haneke
Mariage tardif de Dover Kosashvili (15’31 et 35’41)

Il y a belle lurette que l'être humain veut tout montrer au cinéma et surtout, l'acte sexuel et ses dérivés. Deux importantes questions se posent à nous : la première est la plus cruciale car elle interroge la pertinence d'une telle exhibition en esthétique et au-delà ; la seconde a rapport avec la façon de légitimer cette même exhibition. Luis Buñuel, pourtant peu suspect d’être un curé, dit : « C’est que ces cruautés telles que la pornographie sont devenues une sorte de mode, se sont banalisées. Je ne suis pas contre la pornographie à condition qu’elle soit pratiquée en chapelle secrète, comme cela se passait autrefois. Je suis contre la vulgarisation et la mode de la pornographie. Il se passe la même chose qu’avec le terrorisme et la mode des bombes ; on pose une bombe contre n’importe qui, le curé, la voiture des Monsieur un tel, le jeune d’à coté. La pornographie cinématographique destinée à séduire le public et à gagner de l’argent me répugne. » Et encore : « J’irais même plus loin ; si on me dit qu’un film pornographique va être montré gratuitement, que personne ne s’enrichira avec cette projection, je suis également contre. » Luis Buñuel s’en explique fort bien : « Parce que c’est banaliser l’érotisme. Ce sujet est complexe et il faudrait le traiter plus en profondeur. Je ne suis pas contre l’érotisme mais contre la pornographie, qui est la physiologie de l’érotisme. Et je suis contre la pornographie parce que je crois à l’amour. (…) En revanche, la pornographie c’est l’amour célébré dans un stade ou une arène. (…) Erotiquement, la pornographie est négative car elle épuise tout, ne laisse aucune place à l’imagination, n’a pas de mystère. En revanche, envisager l’érotisme comme une possibilité, le suggérer sans plus, est beaucoup mieux. » Il n’y aurait rien à retrancher à cela si justement la pornographie n’était pas passée de son statut de « chapelle secrète » à une mode…

En 1976, L'Empire des sens de Nagisa Oshima montrait déjà tout et s’il y avait quelque chose à montrer, il n'y a plus rien à montrer depuis. Fellation, simple ou double pénétration, voire triple, masturbation, sodomie etc., quoi d'autre (je n’ose dire de permis) ? Or il n'y a pas de mise en scène du coït. Il faut dire qu’un coït ressemble tant à un autre coït. Il n’y a proprement rien à voir dans cette petite usine à piston sinon une rythmique binaire, mécanique et terriblement ennuyeuse. Mais comme l'homme ne peut pas s'empêcher de transgresser pour transgresser (comme un certain pan de l’art contemporain ne peut s’empêcher de clamer l’originalité pour l’originalité), c'était bien le seul film à faire et qui montrait qu’il n’y avait rien à voir que ce qu’on avait déjà vu. Ce qu’on verrait ensuite ne serait que de pales copies. À ceci près que Nagisa Oshima qui s’inspirait d'un fait divers n'était pas un cinéaste débutant et avait un propos, aussi mince qu’un string soit-il. Dans le Japon militariste de 1936, un couple défraya la chronique en vivant une passion charnelle extrême. L'ancienne geisha Sada Abe et son amant Kichizo sombrèrent dans une spirale érotique qui les coupa du monde extérieur. On retrouva Sada Abe errant dans la rue avec le sexe de Kichizo à la main. Comme quoi, le sexe n'épanouit pas forcément contrairement à ce que certains veulent nous faire croire.

Lors de sa sortie au Japon en 1976, l'Empire des sens provoqua un scandale (mot magique) en raison de son caractère pornographique. Il fut censuré dans son pays d'origine avec scènes coupées et zones de flou sur les parties sexuelles. On cache ce qui est montré, ce qui provoque une envie irrésistible de voir... ce qu’on a déjà vu (espérons-le). Grâce à la coproduction française, le film fut diffusé dans le monde entier et fut présenté au Festival de Cannes à la Quinzaine des réalisateurs. Il connut un grand succès, succès logique après tout dans notre monde où la transgression fait partie de la loi du marché pour gagner le plus d'argent possible. Si le film est en soi un peu plus qu'un simple divertissement osé, interrogeant les relations entre raisons et passions, on peut se demander quel est l’intérêt de tout montrer, c’est-à-dire de filmer des scènes explicitement sexuelles à l’écran ? La question est plus épineuse qu’il n’y paraît. Il y a communément deux tendances clairement définies : 1) Ne pas montrer, jouer du hors champ, peut être vu comme puritain et réactionnaire (mauvaise image). 2) Transgresser et donc montrer, est généralement envisagé comme émancipateur, rebelle (bonne image).

En premier lieu, il faudrait se demander si le sexe est séquestré ou terrorisé par quelque secte religieuse ? Est-il plus « beau » sans vêtement et exhibé, plus « harmonieux », prêt à s’envoler pour le paradis des voluptés éternelles ? Et pourquoi ce dévoilement sur un écran de cinéma comme si cela apportait quelque chose ? Pourquoi même s’habituer à en voir ? Sous le fallacieux prétexte que les gens seraient « coincés » et que voir de telles scènes les désinhiberaient ? En fait, on ne veut pas, contrairement à ce qu’on pense, qu’ils soient émancipés vis-à-vis de la sexualité, mais on veut le croire ou le faire croire, et pour cela, on exige que le sexe devienne hypervisible dans la sphère publique. Il s’agit de représentation, représentation qui n’a jamais été d’ailleurs le garant d’une quelconque émancipation qu’elle soit sexuelle ou non. Plutôt une étape essentielle à sa marchandisation mondialisée. Que tout cela surgisse au temps où la planète est ultra-médiatisée, surveillée par le balayage permanent des sattelites et où chaque citoyen est connecté au Grand Tout par le réseau, n’est pas le fruit (défendu) du hasard. Il est certain que cette « transgression » au cinéma est là aussi pour naturaliser l’être humain, c’est-à-dire pour que l’on puisse filmer une scène explicite de sexe avec le même détachement qu’une scène de repas ou de jokari (il reste encore le tabou de la défécation à cinématographiser).

Outre la bêtise de mettre en scène de telles postures, il est manifeste, depuis des milliers d’années, qu’une des choses que l’homme ne fait naturellement pas en public, c’est bien de copuler ou de faire l’amour et que cette activité privée est bien, par contre, le garant que l’homme acquiert le statut de civilisé, qu’il a un réel plaisir personnel sans la complaisance d’un public-miroir. Le jour où l’on sera parvenu à montrer un phallus et un vagin communiquant ardemment en gros plan sans être au moins troublé, on pourra se féliciter d’avoir éradiqué la sexualité humaine. C’est à cela que l’on veut aboutir et habituer peu à peu tout un chacun : croire que l'on peut se débarrasser du trouble de la sexualité sans se débarrasser de l'humain est l'une des plus grandes illusions actuelles. À ce stade, on se demande pourquoi on ne militerait pas pour l’abolition des vêtements, contre l’abominable et intolérable coercition qu’ils exercent à l’encontre de notre pauvre corps chéri qui, lui, ne demande qu’à éructer du plaisir par salves chaudes et fécondes. On  constatera que ces inénarrables évolutions nous ont permis un fantastique retour à l’animalité, à l’indifférenciation et à la soupe primordiale, 4 milliards d’années pour un fantastique sur-place. Étape anthropologique cruciale sans précédent que nous devrions fêter joyeusement, enfin, si nous possédons encore un cerveau en état de marche.

Pour tenter d’y comprendre quelque chose, il faut interroger les mots car c'est en les interrogeant que l'on saisit leur sens profond. Ce que disait le poète René Char quand il écrivait : « Les mots savent de nous ce que nous ignorons d’eux. » Le mot pornographie vient du grec pornographos, de porné, prostituée, et graphein, écrire. Si le mot pornographie est lié au mot prostitué, ce n'est pas un hasard. C'est bien d'exposition et de visibilité dont il s'agit. Le mot prostitué apparaît en 1361. Il signifie avilir et vient du latin prostituere, exposer en public (pro, voulant dire devant et statuere, placer). Les racines du mot disent tout. Une femme qui se prostitue met son sexe « en avant », aux yeux de tous pour en faire commerce. On note que la pornographie fait référence à quelque chose de trivial et de banal exposé publiquement. On fait commerce d’une chose intime, quelque chose de sexuel ici mais cela pourrait ne pas être particulièrement sexuel. L’on aurait tort de sauter sur l'aspect moralisateur. Il serait plus pertinent de se demander avant tout si l’exposition publique d’une chose triviale a une grande valeur car en lui donnant une si large audience, on en fait non seulement la propagande mais on réduit l'être humain à sa banalité et à sa trivialité. Il en est de même de toute divulgation de notre intimité, de notre banalité, et c’est parce que celle-ci devient visible (d’autres personnes la voient) qu’elle devient gratifiante narcissiquement. Regarder les autres nous regarder.

L’indiscrétion contemporaine devient une exhibition obligée afin d’éliminer par son hyperréalisme le hasard, la séduction, les incertitudes, l’attente, l’imprévisible dans notre rapport à l’autre. Le sexe et le sexuel deviennent alors rationnels, communautaires, égalitaires. Ennuyeux. Jean Baudrillard disait que contrairement à ceux qui déploraient le manque de transparence et l’isolement, on souffrait plutôt d’un excès de visibilité et de promiscuité. Philippe Muray écrit quant à lui : « La prophylaxie, c'est la politique de perfection intégrale. La prophylaxie intégrale, c'est la mort. L'humanité avançait dans le brouillard, et c'est pour cela qu'elle avançait. On a dissipé le brouillard, ou du moins on s'y emploie, comme on s'emploie à tuer le secret, inséparable de la séduction, comme on a tué la vie quotidienne par des méthodes de « traçabilité » systématique, comme on a tué la vie sexuelle en obligeant tout un chacun à savoir s'il jouit, à en avoir une idée claire, calculée, mesurée, et aussi à avoir une idée claire, calculée et mesurée de la jouissance de son partenaire, ce qui est la meilleure manière d'effacer toute jouissance. » Il faut donc tirer l'équation existentielle suivante : plus l'on veut montrer du sexe publiquement en se voulant démagogiquement rebelle et transgressif, plus on aboutit à l'inverse. C’est vouloir en vérité la mort du sexe et du sexuel. C'est parce que la sexualité fait partie intégrante de notre intimité et est une zone ambiguë de notre identité qu'il n'y a aucun intérêt à la représenter aussi crûment en public. Dans cette exposition triviale, on l’appauvrit en la vidant de toute sa richesse et de son trouble. On franchit une zone où notre être intime est violé parce que brutalement déplacé dans l'espace public, comme si on nous mettait nu devant des dizaines de personnes inconnues. Et l’exhibition de la sexualité dans la sphère publique (exhibition de jouissance) est proche de ce que la psychologie appelle perversion. Ce que l’on poétise malencontreusement sous le terme émancipation ou libération de l’individu est une pure tartufferie, c’est l’inverse de ce que l’on croit être : un enfermement, un assujetissement, une domination d’autant plus terrible que l’on s’en croit libéré. Ce qui a pour but fâcheux de péréniser cette domination (puisqu’elle n’est plus vue comme domination) et finalement d’être opposé à un quelconque changement.

En réalité, la pornographie est « réactionnaire », codifiée, opposée à l’ambiguïté de la sexualité, nostalgique d’un temps idéal et naturel. Elle est la déclinaison du dogmatisme dans l’ordre sexuel, des pires clichés issus des tracts religieux ou politiques, ne faisant qu’exhiber du vulgaire, du commun, du banal et du trivial, c’est-à-dire ce que tout le monde peut faire en baissant son slip ou sa culotte. De surcroît, elle est normativement transgressive, n’en réfèrant exclusivement qu’à l’interdit pour exister et exciter. La pornographie tente de passer pour ce qu’elle n’est pas. Elle fait croire qu’elle montre une quelconque libération sexuelle alors qu’elle respecte la normalité officielle afin de procurer une banale excitation. La pornographie ne peut exister en dehors de cette loi. Elle colle dans l’esprit des personnes des représentations mécaniques et performantes de la sexualité, avec pour conséquence de les déshabituer de leur propre expérience individuelle. Dans ce monde sans limites réside la triste limite du triste enjeu. Au mieux, elle ne tient qu’un discours trivialement sensualiste et à ce titre, autant le pratiquer dans la réalité que d’en faire la publicité à travers un film. Que peuvent même signifier les notions d’excès et de transgression dès lors qu’on prétend abolir toute limite ou tout interdit ? C’est-à-dire de ce que l’on ne peut plus transgresser par principe ? En ce sens, la pornographie est une réanimalisation de l’homme.

Seul l’érotisme est subversif. Celui-ci implique autre chose en jeu que deux corps : des personnalités. Dans l’érotisme, on parle aussi de la sexualité sans la dégrader. Il y a le plaisir d’en parler, plaisir de la chose vue mais aussi non vue ou suggérée, pour l'envisager autrement que d'une manière triviale et crue. On l'interroge, on réveille l'esprit tout en suscitant l'excitation. Il est assez amusant qu'une époque qui prétend battre en brèche les tabous écarte résolument l'érotisme de son environnement pour n'envisager que sa bêtise et son avilissement : la pornographie. Une chose est pornographique lorsque son érotisme en est mort. Comme le disait Roland Barthes : « L'érotisme c'est lorsque le vêtement bâille. » Par son coté exhibition, la pornographie tue le désir et le remplace par la jouissance. En tant qu'homme, les femmes dans la rue me sont mystérieuses par ce qu'elles cachent. Sur une plage de nudistes, j'ai envie de jouer au ballon ! Le premier plan qui ouvre Eyes Wide Shut (1999) de Stanley Kubrick où l’on voit Nicole Kidman, nue, de dos, est d’un érotisme saisissant en plus d’être un plan d'une grande beauté, composé avec une ivresse de la géométrie et des couleurs (rideaux rouges, murs jaunes, robe noire d'Alice, colonnes et perspective). Comme le plan est court, le spectateur n’a pas le temps de s'en repaître. Il est renvoyé par l'excitation et la curiosité suscitées en lui à l'ennui même du héros principal, Bill (Tom Cruise), marié depuis sept ans, qui, lui, trouve sa femme bien banale. Ce n’est pas un hasard si le film fut violemment attaqué comme étant puritain ou si certains attendaient une sorte d’Orange mécanique du sexe. On voit bien la limite actuelle où le spectateur considère comme « normal » de voir des scènes explicites de sexe afin de consommer du sexe à l’écran, de satisfaire ses pulsions et d’être en définitive dominé par elles. À terme, le spectateur-consommateur devient une machine orgasmique, un pantin charnel. Songeons au Casanova de Fellini où le célèbre libertin, passant mécaniquement de femme en femme, entendons d'objet en objet, de chose en chose, en vient à coucher avec un automate sans plus se rendre compte de la différence qu'il y a entre un être et un artefact. Ainsi, au moment où nous croyons être plongés dans la vie, nous sommes devenus des marionnettes pulsionnelles. Au moment où l'on divinise l'acte sexuel, pour ne pas voir la solitude glacée qui l'entoure, on ne fait qu'idolâtrer l'automatisme de l'instinct.

Dans cette optique, mettre en scène un film avec des scènes explicites de sexe se heurte à plusieurs écueils car plus les scènes sont nombreuses et importantes dans la durée et plus le film devient pornographique. Pourquoi ? Simplement parce que plus la scène est longue, plus le spectateur consomme complaisamment cette sexualité devenue hypervisible (puisque brusquement libéralisée pour devenir une marchandise et un produit). D’autres films rusent en mettant une ou deux courtes scènes pour échapper au classement  pornographique. Si un metteur en scène opte pour le hors champ, ce n’est pas parce qu’il fait partie d’une obscure secte catholique mais parce que nous pouvons aisément imaginer la scène (on supposera que nous sommes des experts dans le domaine) ou la pratiquer chez nous à l’abri des regards indiscrets. De surcroît, le film ne s’en trouvera nullement dérangé mais au contraire, prompt à s’intéresser à des aspects de l’existence plus signifiants que l’instinct.

Si depuis quelques années des films revendiqués auteuristes montrent des scènes « explicites » d'actes sexuels par pur snobisme , il n’y a rien d’étonnant à cela après la révolte jeuniste de mai 68 et le post-modernisme ambiant qui lui a succédé, mais aussi de ce qui les ont précédés, je veux parler au début du XXe siècle avec l'avènement de ce qu'on a appelé le « modernisme » qui revendiquait conjointement, par avant-gardes interposées, révolution politique et propagande hédoniste allant de pair avec l’industrialisation et l’essor des mass-medias. La marchandisation du monde était en marche. Au risque de me répéter, on peut se poser la question qui hante le livre de Jean-Claude Michéa dans L’Enseignement de l’ignorance et ses conditions modernes (et que l’on trouve en quatrième de couverture) : « Quel mystérieux hasard à répétition fait que ce sont toujours les révolutions culturelles accomplies par la Gauche qui permettent au capitalisme moderne d’opérer ses plus grands bonds en avant ? » Disons toutefois que nous n’avons pas encore pris acte du fait que révolution politique et propagande hédoniste d'une part et mondialisation consumériste et instrumentalisation des corps en marchandises d'autre part ne sont qu'une seule et même chose. C’est ce que disait aussi le cinéaste Pasolini quand il mettait en garde contre la mutation du capitalisme qui devenait hédoniste au point que l’église même devenait une entrave à son expansion. Il écrit : "Mais depuis 1968 la situation s'est aggravée. D'une part le conformisme, dirons-nous, officiel, national, celui du système, est devenu infiniment plus conformiste dès lors que le pouvoir est devenu un pouvoir consumériste, donc capable d'imposer sa volonté d'une manière infiniment plus efficace que tout autre pouvoir précédent dans le monde. L'action de persuasion entraînant les masses à suivre une conception « hédoniste » de la vie (à être par conséquent de parfaits représentants de la société de consommation) rend ridicule tout effort de persuasion antérieur, par exemple celui qui poussait à suivre une conception religieuse ou moraliste de la vie. » On se demande comment l'intelligentsia de la gauche libérale parvient encore à défendre un tel cinéaste si ouvertement opposé aux préceptes de Libération ou de Télérama et de tous les mouvements minoritaires de la défense du pouvoir de consommer en vase clos, y compris la mouvance Gay, honteusement réduite à quelques pratiques issues de l'industrie du Spectacle, du strass et des paillettes (Gay pride).  L'hédonisme comme idéologie se réalise concrètement de nos jours avec l'apparition d'un consumérisme effréné à tous les niveaux de la vie, y compris les plus intimes et privés, conséquence d'un repli stratégique sur la sphère du moi, du vécu, du narcissisme. Tout devient un Marché et pour réussir pareille entreprise, il fallait une libéralisation sans limites des moeurs et des désirs. Il fallait dissoudre et saccager toutes les résistances et toute morale (pensée critique, éducation, religion etc.). L’historien Christophe Lasch indique bien que nous sommes passés ainsi à une société sadienne. « L'auteur de La Philosophie dans le boudoir comprit également que la condamnation de la vénération de la femme devait s'accompagner d'une défense des droits sexuels de celle-ci – le droit de disposer de son propre corps, comme le diraient aujourd'hui les féministes. Si l'exercice de ce droit, dans l'utopie de Sade, se réduit au devoir de devenir l'instrument du plaisir d'autrui, ce n'est pas parce que le Divin Marquis détestait les femmes mais parce qu'il haïssait l'humanité. Il avait perçu, plus clairement que les féministes, qu'en régime capitaliste toute liberté aboutissait finalement au même point : l'obligation universelle de jouir et de se donner en jouissance. Sans violer sa propre logique, Sade pouvait ainsi tout à la fois réclamer le droit, pour les femmes, de satisfaire complètement leurs désirs, et jouir de toutes les parties de leur corps, et de déclarer catégoriquement que « toutes les femmes doivent se soumettre à notre plaisir ». L'individualisme pur débouchait ainsi sur la répudiation la plus radicale de l'individualité. (…) Ce n'est pas seulement dans la pensée de Sade mais dans l'histoire à venir si exactement préfigurée dans l'excès même, la folie et l'infantilisme de ses idées – que la défense de la sphère privée aboutit à sa négation la plus poussée, que la glorification de l'individu conduit à son annihilation. » C’est le propos du film surréaliste de Jan Švankmajer, Démence (2006) où celui-ci montre bien que tout un chacun est devenu un petit Sade en puissance, réclamant de la transgression, de la violence et du sexe à outrance tout en s’en prenant à Dieu de le brimer dans son éternel revendication de jouissance. Pasolini n’avait d’ailleurs pas innocemment rapproché Sade et le fascisme dans son célèbre et irrécupérable film, Salo (1975).

L’hédonisme contemporain redoubla d’efforts pour véhiculer l'idéologie que la sexualité était odieusement prisonnière, enfermée par un bourreau aux longues dents rayant le parquet dans un hypothétique donjon, et qu’il fallait l'en libérer pour vivre ensuite dans le bien absolu, volonté exhibée de s'affranchir de tout tabou et qui ne s'avère être qu'un préjugé supplémentaire. Cette fable induit que la sexualité est un obstacle qu'il faut laminer, réduire et banaliser à une chose aussi futile que de se curer le nez, ce qui n'aboutit qu'à la rendre consommable puisque vidée de sa complexité, de son trouble, de son ambiguïté. Cette entreprise ne pouvait se réaliser qu’avec les petits anges rieurs qui ornent l’industrie de l'entertainment entretenant l'autosatisfaction, glorifiant le plaisir et le divertissement comme seule fin de l’existence comme l’a décrit Hannah Arendt. Philippe Muray, en archéologue du festivisme, y voit la mutation anthropologique de notre époque, le post-humain, Festivus festivus (parallèle avec l'homo sapiens sapiens) l’homme de la post-histoire qui abandonne ce qui pouvait lui rester de civilisé. Le rêve après avoir aboli toute autorité  (Dieu, père, professeurs) : se cloner ou s'auto-engendrer (forme unaire, abolition de l’engendrement, de la sexuation), et demeurer un néotène (un être-larvaire).

On comprend peut-être mieux pourquoi toute tentative de libérer les moeurs paraît en réalité extravagante (outre qu’il faille plutôt entendre libéraliser au sens du libéralisme économique) sans même se rendre compte du rôle d’apprenti sorcier auquel on joue. La sexualité humaine n'ira jamais de soi. Le « Il est interdit d'interdire » trouve une renversante fétichisation dans l'ordre marchandionisiaque : « Désirez ce que vous voulez, nous sommes là pour produire et vendre. » Une stratégie centrée sur l'individu, sur son désir jusqu'au-boutiste. Loin d'être une quelconque libération de soi, ce slogan atomise la société, pousse les individus dans un repli narcissique et autarcique qui ne peut que déboucher sur plus de violence comme l'a compris le film de Michael Haneke 71 fragments d'une chronologie du hasard. À la société moderne politique et coercitive d'avant a succédé la société post-moderne, permissive, ludique et narcissique. Il fallait une libéralisation plus grande des moeurs et des désirs que ce qui était permis auparavant. Il ne serait pas étonnant dans cette logique que certains actes voient leurs frontières être remises en cause dans les prochaines années. Michel Onfray peut écrire : « Le droit ne fait pas la loi quand deux êtres ou plus désirent, veulent et consentent à ce qu’ils se font ou s’infligent. Le cas récent d’une relation sadomasochiste cannibale qui a permis à un mangeur potentiel de rencontrer par Internet un mangé effectif, le tout scénarisé, théâtralisé, ritualisé, et pratiqué un jour avec le consentement des deux protagonistes, me paraît relevé du normal et non du pathologique. Celui, malheureusement trop réel, du mari qui abuse de sa femme dans le lit conjugal sans son consentement procède sans conteste du pathologique. » Le philosophe accepte une telle ignominie car elle rentre dans le cadre du contrat intersubjectif. Outre que Michel Onfray ne parvient même plus à distinguer le normal du pathologique (ici une perversion), on voit bien qu'il s'agit ici de rentrer dans le contrat libéral (égotiste) où l'égoïsme de chacun peut être légitimé à partir du moment où autrui y consent, y compris dans les cas les plus horribles et morbides. Pourquoi pas alors la pédophilie ou l’inceste ? Comment critiquer le fascisme si le peuple passe un contrat intersubjectif avec son dirigeant pour être brimé et dominé ?

C’est dans le ressentiment que s’opère de nos jours cette volonté d’émancipation de tout ce qui est à peu près vivant sur cette planète (quitte à la saccager réellement) comme si l’homme pouvait aisément contrôler les forces qui le gouvernent d’un clic de souris installé devant l’écran de son ordinateur. On ne peut pas mieux au passage se prendre pour Dieu après avoir vilipendé la religion (ce qui est une manière de lui donner de l’importance). Ce ressentiment, pétri de haine et d'envie, veut se venger des humiliations subies (réelles ou fantasmées), déposséder les autres du pouvoir pour l’exercer à son tour et pour son propre compte. Il s’agit d’une stratégie de prédation ou d’une volonté de puissance déguisée : devenir en somme plus royaliste que le roi, du moins un frère jumeau du roi. Contradiction inavouée qui tient dans l’abolition de la domination (sauf de la sienne) poétisée sous le nom de libération. Une grande partie des discours ambiants pourrait se résumer à cela : « moi, moi, moi » au point où l’on se demande si certains n’ont pas remplacé leur cerveau par leur nombril. Destruction de l’altérité. Remplacement du principe de réalité par le principe de plaisir. Despotisme de la jouissance.

Depuis L’Empire des sens, outre les films à caractère pornographique, d’autres oeuvres ont tenté de franchir la « zone interdite ». Faisons-en le rapide panorama, la liste n’étant pas exhaustive. En 1986, dans Le Diable au corps de Marco Bellocchio, Maruschka Detmers faisait une fellation à son petit camarade comédien. Dans les années 90 et surtout 2000, le nombre de films montrant des scènes explicites de sexe sont en nette augmentation. Les Idiots (1998) de Lars Von Trier fut un grand « moment » dans l’apologie de la bêtise et de la régression où l’on pouvait voir un « vrai » coït. Comme quoi une scène explicite de sexe peut se conjuguer aisément avec l’abdication de la civilisation et un retour à l’animalité de l’homme. Le philosophe Jean-François Mattéi dans La Barbarie intérieure écrit : « Le film de Lars von Trier, Les idiots, est le plus récent exemple de cette débilité programmée, reconnue et affichée, pour abdiquer au plus vite toute trace d'humanité. Les idiots du film, qui sont des hommes convertis à la débilité profonde, se recroquevillent avec satisfaction dans leur idiotie. Le metteur en scène, revendiquant ce « plaidoyer en faveur de l'anormalité », s'identifie sans réserve à ces personnages qui se vident de leur intelligence, s'enferment dans l'autisme et s'amoncellent les uns sur les autres dans une orgie rhizomatique où tout ce qui est humain est désormais étranger. Lars von Trier salue le procès d'identification de ses acteurs qui s'ennuyaient dès qu'ils arrêtaient de faire les débiles, et conclut avec philosophie : « Un individu qui bave sur sa chemise ou émet des beuglements vous dérange un peu au début, puis vous vous habituez à la situation. » Romance (1999) de Catherine Breillat mettait en scène une jeune femme Caroline Ducey (Marie) et un acteur du cinéma pornographique Rocco Siffredi (Paolo). Patrice Chéreau avec Intimités (2001) tentait de se faire plus réaliste mais parvenait à l’effet contraire en montrant des accouplements ennuyeux (peu originaux chez les hétérosexuels), avec notamment une scène de fellation passablement molle.

La limite fut dépassée d’une façon nauséabonde avec Baise-moi (2000) de Virginie Despentes et Coralie Trinh Thi. La ruse que Baise-moi a initiée en quelque sorte pour éviter d’être classé comme pornographique, portant un X sur le front comme une infamante mais lucrative lettre écarlate, est de mélanger des scènes pornographiques raccourcies avec un vague propos permettant de faire diversion et d’annuler toute classification. Jouer de signes contradictoires perturbe une lecture continue. Ambiguïté d'une esthétique qui veut jouer à la fois sur la fonction critique et la fascination. Il y a du porno mais il y a un propos ; il y a un propos mais il y a du porno. Plutôt un cinéma pornographique au sens large du terme avec un vernis intellectuel. Baise-moi est d'un conformisme artistique abyssal, à l’opposé de sa subversion supposée. Si être classé comme pornographique était déshonorant, la volonté d’être « censuré » et « attaqué » par une association d’extrême droite était valorisante. Que ferait ce genre de film sans la censure de nos jours car l’on sait bien que pour faire de l'argent dans l'ordre marchand d’aujourd’hui et exister dans la sphère publique, il faut être un transgressif voyant. Baise-moi a donc bel et bien « quémandé » de la censure en regard de sa nullité. Pornographique, Baise-moi l'est. Visuellement, aucune contestation possible. Ce n'est pas un vague plan mais plusieurs scènes (Nadine avec un type au début, puis deux autres avec Nadine et Manu avec des hommes de passage) sans oublier celles auxquelles se rajoute de la violence (le viol et la partouze finale notamment). Quelle innovation que de montrer  un coït que chacun peut contempler chaque premier samedi du mois sur Canal + !  On a une contamination du cinéma "traditionnel" par le cinéma pornographique et ce que ce dernier a répandu dans la société depuis des années en même temps qu'il a accompagné le mouvement de « libération sexuelle ».

La fausse innovation de Virginie Despentes est de mettre au même plan d'égalité les scènes pornographiques avec les autres. Fellations, coïts, viol se retrouvent valorisés au même rang que de conduire une voiture. Il n'y a ici qu'une espèce d'hyper-naturalisme (faire comme un supposé vrai), une volonté d'effacer tout artifice, toute frontière entre fiction et réalité, ne serait-ce que par l'emploi de hardeuses pour « interpréter » une scène de coït. Les autres films cités plus haut ne montraient de scènes explicites de coït qu'à l'occasion, Baise-moi franchit le pas et en sature sa narration, joue dans la surenchère en y rajoutant la violence, le viol se voulant dénonciation. À terme, ce toujours-plus sensoriel, pulsionnel, émotionnel, qui rive le spectateur à ce qu'il voit et rien qu'à ce qu'il voit, visant non son esprit mais son voyeurisme, c'est la mort même de la fiction. Comme pour la sexualité, la violence subit le même processus. Quand les fictions ne suffisent plus, on fait des reportages (comme aux Etats-Unis ou sur TF1 ou encore Loft Story dans un autre genre) sur des voleurs qui se font poursuivre ou descendre en direct pour capter l'attention et l'ennui des spectateurs. La fiction n'est plus là pour nous nous interroger sur le monde et sur nous-mêmes mais elle est remplacée par cette esthétique hypernaturaliste qui tente de brouiller les frontières entre réel, fiction et documentaire, prise dans le processus du « toujours-plus » pour capter ou susciter les pulsions, les sensations des spectateurs dans une surenchère sans fin. Car après la pénétration, le viol, la fellation, que va-t-il venir ensuite ? La sodomisation ? La défécation ? Le suicide non simulé ? Le sadomasochisme en live ? Dans ce domaine, la contre-imagination n'a aucune limite. Le film vise en dessous du niveau de la ceinture et fait dans le tract, croyant prendre le spectateur pour intelligent (il y a un message) mais le prenant au contraire pour un fieffé imbécile : trop bête pour comprendre ce qu'on a envie de lui transmettre, il faut l'impressionner de la manière la plus violente et la plus viscérale qui soit, un peu comme les commandos anti-avortement qui ne se privent pas d'étaler des foetus dans des poubelles.

Baise-moi n'est qu'un film de femmes qui se haïssent de l'être. Abordons justement la scène de viol. Manu boit une bière avec une amie sur un quai quand des hommes les enlèvent et les violent. L'amie résiste et hurle. Manu subit, indifférente. Ensuite, devant l'incompréhension de son amie, Manu s'explique : « J'en ai rien à foutre de leurs pauvres bites de branleurs. J'en ai pris d'autres dans le ventre et que je les emmerde ! C'est comme une voiture qui vient dans une cité et tu laisses pas des trucs de valeurs à l'intérieur si tu ne peux pas empêcher qu'elle soit forcée. Ma chatte, je ne peux pas empêcher les connards d'y entrer, j'ai rien laissé de précieux. Ce n'est rien qu'un coup de queue et qu'on n'est jamais que des filles. » Il est symptomatique qu'à travers son personnage Manu expose une négation de soi, de son corps au point où sa propre intimité a été vidé de toute substance et toute humanité, corps sans âme, réduit à une caisse, une voiture, une marchandise sur laquelle on peut s'empiler à loisir. Quand les deux femmes ne tuent pas, l'homme sert uniquement de machine orgasmique. Au mieux, elles se réfugient dans une homosexualité (scène de la danse) à peine dissimulée. Tout est réduit à rien, au néant. Le corps de l'homme est réduit à un sexe, la sexualité elle-même à une partie de gymnastique morbide et on peut se demander au final ce qu'une femme peut être d'autre qu'une femme. Un homme ? Inavouable. Donc, on tuera. Quand on a réduit son adversaire à une "bête", quand on vit dans un monde de fantômes, qu'on le croit ou le voit comme tel, les êtres humains n'apparaissent plus comme des êtres humains. On peut donc les exterminer et l'acte du crime passe comme une lettre à la poste. Il est bien plus difficile de faire oeuvre et de parler des rapports hommes-femmes sur un ton juste. Sans doute trop « bourgeois ».

Plus récemment, 9 Songs (2004) de Michael Winterbottom propose le cocktail sexe + concert de rock. D’une durée de 69 minutes (fort conceptuel), Matt (Kieran O'Brien), un anglais, et Lisa (Margo Stilley), une étudiante américaine, se rencontrent à Londres en 2003, durant un concert de Black Rebel Motorcycle Club à la Brixton Academy. C'est le coup de foudre soi-disant. Dans ce film, Michael Winterbottom brosse le tableau d'une relation amoureuse depuis ses prémices jusqu'à sa conclusion. Cunnilingus, masturbation, fellation, éjaculation, pénétration, tout y passe sans oublier les standards inusables du fantasme (baignoire, hôtel, club de strip-tease, cuir et jouets). L’alibi est toujours le même : filmer au plus près l'intimité d'un couple dans un souci quasi documentaire, montrer l'acte sexuel, brut et sans apprêt, le tout saucissonné d'extraits de concert. Le résultat est d’une indigence rare : aucune émotion, aucune personnification, dialogues vaseux, désincarnation des sentiments et des corps.

En 2006, Shortbus de John Cameron Mitchell essaya de renouveler les codes du « genre » et il mérite que l’on s’y arrête un peu plus longuement. L’option prise est de faire passer le sexe d’une manière ludique et comme par inadvertance, naturaliste dira-t-on. Le réalisateur John Cameron Mitchell explique le message qu'il a voulu transmettre : « Pendant les années de préparation d'Hedwig and the Angry Inch, mon précédent film, je me réjouissais de voir le cinéma explorer de nouveau la sexualité avec franchise comme certains films des années 60 et 70. Mais je regrettais que la plupart de ces nouveaux films soient à ce point sinistres et dénués d'humour. Le sexe y semblait quelque chose d'aussi négatif que, disons, les chrétiens conservateurs. (...) J'avais l'idée de tourner une comédie new-yorkaise pleine d'émotion qui serait sexuellement très franche, qui ferait réfléchir et, si possible, qui serait drôle. Un film qui ne chercherait pas forcément à être érotique, mais qui essaierait plutôt d'utiliser le langage de la sexualité comme une métaphore des autres aspects des personnages. J'ai toujours considéré la sexualité comme la terminaison nerveuse des gens. » La terminaison nerveuse du film se résume à peu de choses. Cette façon de faire démontre qu’il n’y a rien de naturel à montrer du sexe et c’est en cela que réside l’humanité de l’homme et de la femme à la différence des animaux. Sur le site du film, le cinéaste prétend avoir voulu faire un film sur l’amour et le sexe qui ne s’autocensure en rien. Détail révélateur sur la psychologie contemporaine, comme si ne pas montrer de scènes de sexe explicite relevait de la censure ou de l’autocensure !

Le film est du genre militant associatif plutôt qu’un film de cinéaste. Shortbus suit plusieurs personnages new yorkais dont les aventures tragi-comiques naviguent entre sexualité et sentiments. Tous fréquentent un club underground, Shortbus, où s'expriment toutes les sexualités. On reconnaît le dogme actuel de l’égalitarisme obsessionnel (avec le phénomène dangereux qu’est le queer ou le transgenre). Si le film n’en traite pas directement, il se situe en droite ligne du victimisme contemporain. L'origine du titre est assez révélatrice. Le Schoolbus est le fameux car scolaire que prennent tous les petits américains qui vont à l’école. Mais le Shortbus, plus court, qui le suit normalement de près, est réservé aux handicapés, aux enfants caractériels ou aux surdoués. C’est-à-dire aux hors normes. Les acteurs et actrices sont pour la plupart issus comme il se doit de l’underground américain, débutants ou « inexpérimentés », ce qui se conçoit aisément étant donné qu’il y a quelques scènes explicites de sexe pour se rincer l’oeil, ce qu’en bons professionnels, les comédiens refuseraient à juste titre. On imagine les critères du casting : phallus minuscule, érection mollassonne, vagin disgracieux, seins en forme de chaussette, pudeur aggravée... Terribles discriminations en vue, non ?

Son propos est moins ludique car les personnages sont en grave crise (forcément), ce qui pose l’épineuse déroute de la libération sexuelle qui n’a servi qu’à faire un saut de puce inutile, c’est-à-dire de passer d’une prison à une autre. Le film est exemplaire dans le genre drame du matelas le plus trivial possible. Par exemple, Sofia (Sook-Yin Lee) est sexologue et n'a jamais connu l'orgasme. Terminaison nerveuse disait le metteur en scène ! Avec son mari Rob (Raphael Barker), elle simule le plaisir depuis des années. Sofia croise Severin (Lindsay Beamish), une maîtresse dominatrice (!) qui tente de l'aider. Parmi les patients de Sofia, il y a James (Paul Dawson) et Jamie (PJ DeBoy), un couple homosexuel qui tente d'ouvrir leurs relations à un troisième partenaire (ce qui ne marche pas à deux marchera-t-il à trois, à quatre, à cinq, à six et au-delà ?). James propose une relation avec un jeune homme, Ceth (Jay Brannan) mais Jamie reste sur ses gardes. James semble avoir un projet secret, qui est celui de se filmer avant de se suicider ! Son personnage ressemble à Jonathan Caouette, le réalisateur du calamiteux Tarnation (John Cameron Mitchell a produit son film !) et l’on comprend ce qu’il en est de cette mode du coming-out, forme de délation autorisée, dans le narcissisme contemporain de tout montrer et de rentrer dans le monde morbide du sans limites et de la transparence. Comme James s’en expliquera à Caleb (Peter Stickles) qui le surveillait lui et son amant depuis deux ans au téléobjectif (ce qui d’ailleurs ne l’offusque nullement !) : « Je n'arrive pas à me laisser pénétrer. Ça a toujours été comme cela. Et ça le sera toujours. » Terminaison nerveuse encore. Il est piquant que les metteurs en scène les plus cérébraux se posent des questions aussi égotistes et terre à terre à l’instar d’une Christine Angot et d’une Catherine Millet. On a bien dans ce film toutes les sexualités ou presque (si on oublie la pédophilie, le sado-masochisme, la zoophilie et la sexualité avec les radiateurs) mais d’une telle banalité que l’on a l’impression que tout ce petit monde tente pathétiquement d’échapper à une quelconque normalité par principe. Dans une scène d'un comique involontaire, Jennifer, pleurant avec ses seins mis en évidence à l’écran, nous explique son grand projet de vie révolutionnaire : « Je veux juste avoir une maison et avoir un chat que je pourrais caresser. Je vais économiser tout mon argent et je veux faire de l'art. Pendant un an. Rien d'autre. Mais tout est tellement cher. » Si être différent doit impliquer la régression anthropologique pour ne pas paraître normale, on comprend que cela fasse tant d’adeptes.

Cela dit, il existe bien à New York un endroit appelé Shortbus. C'est un salon privé où on peut rencontrer des gens, boire un verre, discuter, débattre, se confier et se cocufier à volonté. Comme un bar normal ? Pas vraiment. Non seulement on y voit des films, des concerts, de l'art et des performances (passages obligés de l’art contemporain) mais c’est un endroit où il n'y a aucun interdit et où le sexe (plutôt que l’amour) est le maître mot. Et originalité de l’originalité, cerise sur le gâteau, on peut y réaliser ses fantasmes avec des hommes et des femmes qui « s'aiment» sans tabous,  ni préjugés (avec un perroquet, est-ce possible ?)  ou simplement regarder. Le site du film sur Internet propose même cette option citoyenne : « Si toi aussi, tu souhaites l'ouverture d'un Shortbus près de chez toi, rejoins la chaîne en envoyant une e-card à un ami ! En le faisant, tu deviens membre de la famille Shortbus et ton nom figurera au générique du DVD ! » La société comme partouze générale et où vous pourrez voir votre nombril illuminer un futur générique de film ! C’est ainsi que ce dernier se termine, en partouze consolatoire avec un transsexuel chantant à tue-tête (ah, la chanson et la musique comme bain collectif et indifférenciateur !), pour oublier la solitude, la réalité. On ne pouvait pas mieux dire que c’était cette dernière qui faisait obstacle à l’égoïsme contemporain.

Destricted (2007) regroupe, lui, sept courts métrages voulant accommoder « art » et sexe. Le résultat est un naufrage esthétique prévisible. Dans Balkan Erotic Epic de Marina Abramovic, on répertorie pratiques et superstitions sexuelles dans les Balkans. Dans Sync de Marco Brambilla, on a une minute de plans érotiques montés en express sur une musique faisant entendre une batterie. Dans Impaled de Larry Clark, un casting de jeunes hommes voulant faire l'amour avec une actrice pornographique a lieu avant le passage à l’acte (d’une tristesse à mourir). Dans Death Valley de Sam Taylor-Wood, un homme se masturbe sans éjaculer dans une étendue aride (huit minutes). Dans House Call de Richard Prince, on montre un film pornographique sur une musique décalée. Dans Hoist de Matthew Barney, un homme et une machine ne peuvent s’accoupler (personne ne le savait). Enfin, dans We Fuck Alone de Gaspar Noé (qui ne désirait rien tant que de montrer du sexe à l’écran), une jeune femme et un homme se masturbent, l'une avec son ours en peluche et l'autre avec une poupée gonflable devant un film pornographique.

Le plus sidérant est la pauvreté du discours qui tente de soutenir le film pornographique. Par exemple, la critique de Destricted dans Le Monde  fut accompagnée d’un entretien de Jacques Leuil, traducteur à la commission européenne de Bruxelles et auteur de critiques littéraires dans Art Press. Dans cet entretien, il lance plusieurs  affirmations surprenantes dont celle-ci qui vaut son pesant de cacahuètes : « Pour moi, la grande expérience de ce film, c'est de voir des sexes au cinéma. Voir un sexe de 1 mètre sur 2 a quelque chose de tétanisant. ». Par la suite, il tente de légitimer la pornographie («  La pornographie en soi est un tel renouvellement des formes ! Il n'y a aucun besoin d'y ajouter de l'art, ou des enjolivures. »), s’en prend à la méchante morale et lui préfère le mauvais goût et la voyeurisme (« Un courant de l'art contemporain considère que l'art a vocation à réparer la société, à la sauver du consumérisme, et partant de cette consommation des corps qu'est la pornographie. Pour ce courant, quand l'art fait du sexe, c'est pour le sauver de la pornographie. Cette approche est très puritaine, moralisatrice. Elle ne m'intéresse pas. À l'inverse, je m'intéresse aux artistes qui assument le risque du mauvais goût ou du voyeurisme. »), s’étonne que le sexe ne soit pas « naturel » («  Je suis frappé qu'aucun des auteurs n'ait tourné de "vrai" film pornographique. Quel est le problème ? Pourquoi faut-il encore en passer par ces tours et détours ? »), milite pour qu’on en voit et qu’on en revoit (« Je trouve que l'on s'habitue à tout dans le cinéma, sauf à l'image d'un sexe qui reste, surtout sur grand écran, une expérience profondément déstabilisante. C'est une déflagration visuelle inouïe. Et à ce titre, à continuer. ») au point que le cinéma doit être investi ouvertement ou « clandestinement » par la pornographie (« Réinjecter de la pornographie au cinéma, c'est une vraie entreprise plastique, esthétique. La polémique autour de la classification du film de Larry Clark (…) a mis en lumière le fait qu'il est possible de faire passer du sexe en contrebande, d'échapper à la catégorie porno qui disqualifie la sortie en salles. Il y a une zone grise que les réalisateurs doivent investir. »). De tels propos sont étonnants et oublient à bon compte que la pornographie banalise et tue le sexe.

Il ne devient pas étonnant que l’on tente d’éduquer les femmes à cette théologie de l’émancipation citoyenne. Le 25 octobre 2008, à minuit, Canal+ diffusa six courts métrages pornographiques réalisés par des femmes : Lola Doillon, Arielle Dombasle, Mélanie Laurent, Caroline Loeb, Laetitia Masson, Helena Noguerra. L'avant-première eut lieu au Max-Linder, la salle des Grands Boulevards. La pornographie se "démocratise" et tente de trouver des alibis pour contourner l'infamie qui la marque. Dans tous les cas, il s'agit de montrer et de consommer du sexe. Le projet est une initiative de Secondsexe.com, un site « artistique et culturel » qui se donne pour objectif « d'essayer de satisfaire toute interrogation liée à la sexualité féminine ». Frustrés par la représentation du sexe dans les productions pornographiques traditionnelles, ses responsables veulent développer une manière de mettre en scène la jouissance au féminin : à la fois plus élégante, plus respectueuse des femmes et, surtout, plus réaliste. On peut lire sur le site : « La plupart ont été réalisés par des femmes pour répondre aux attentes des femmes. Certains d’entre eux sont réalisés par les plus grandes artistes qui s’interrogent comme nous sur la nécessité de proposer une autre pornographie, qui passerait par la sophistication, le mystère, l’esthétisme… une jouissance à notre mesure. » On se demande bien en quoi des femmes répondraient aux attentes des femmes en matière pornographique. En quoi y aurait-il nécessité d'une autre pornographie alors que celle-ci, par définition, ne peut être qu'une instrumentalisation du corps de la femme et de l'homme ? En quoi une pornographie féminine serait plus respectueuse et plus élégante ? N’y a-t-il pas là une forme de sexisme ? Il s'agit de faire de l'argent en prenant une caution culturelle. Quand la pornographie se "démocratise", le sexe se banalise.

Par Cours AIS Esthétique du scénario
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